‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 19 sur 137 · XIX

XIX

«Racine, dit Mme de Caylus, une des jeunes actrices de Saint-Cyr qui joua le rôle d'Esther, Racine ne fut pas longtemps sans apporter à Mme de Maintenon, non-seulement le plan de sa pièce (car il avait accoutumé de les faire en prose, scène pour scène, avant que d'en faire les vers), il porta le premier acte tout fait. Mme de Maintenon en fut charmée, et sa modestie ne put l'empêcher de trouver dans le caractère d'Esther, et dans quelques circonstances de ce sujet, des choses flatteuses pour elle. La Vasthi avait ses applications, Aman des traits de ressemblance; et, indépendamment de ces idées, l'histoire d'Esther convenait parfaitement à Saint-Cyr. Les choeurs, que Racine, à l'imitation des Grecs, avait toujours en vue de remettre sur la scène, se trouvaient placés naturellement dans _Esther_; et il était ravi d'avoir eu cette occasion de les faire connaître et d'en donner le goût. Enfin, je crois que, si l'on fait attention au lieu, au temps et aux circonstances, on trouvera que Racine n'a pas moins marqué d'esprit en cette occasion que dans d'autres ouvrages plus beaux en eux-mêmes.

«_Esther_ fut représentée un an après la résolution que Mme de Maintenon avait prise de ne plus laisser jouer de pièces profanes à Saint-Cyr. Elle eut un si grand succès, que le souvenir n'en est pas encore effacé.

«Jusque-là il n'avait point été question de moi, et on n'imaginait pas que je dusse y représenter un rôle; mais me trouvant présente aux récits que M. Racine venait faire à Mme de Maintenon de chaque scène à mesure qu'il les composait, j'en retenais des vers; et comme j'en récitai un jour à M. Racine, il en fut si content qu'il demanda en grâce à Mme de Maintenon de m'ordonner de faire un personnage, ce qu'elle fit. Mais je ne voulus point de ceux qu'on avait déjà destinés, ce qui l'obligea de faire, pour moi, le prologue de sa pièce. Cependant, ayant appris, à force de les entendre, tous les autres rôles, je les jouai successivement, à mesure qu'une actrice se trouvait incommodée: car on représenta _Esther_ tout l'hiver; et cette pièce qui devait être renfermée dans Saint-Cyr, fut vue plusieurs fois du roi et de toute la cour, toujours avec le même applaudissement.

«Des applications particulières, ajoute-t-on, contribuèrent encore au succès de la tragédie d'_Esther_: _ces jeunes et tendres fleurs transplantées_ étaient représentées par les demoiselles de Saint-Cyr.» La Vasthi, comme dit Mme de Caylus, avait quelque ressemblance avec Mme de Montespan. Cette Esther, qui a _puisé ses jours_ dans la race proscrite par Aman, avait aussi sa ressemblance avec Mme de Maintenon née protestante.