‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 21 sur 137 · XXI

XXI

Ce drame n'a que trois actes; le premier acte n'a que deux grandes scènes et deux choeurs de gémissements lyriques chantés par les jeunes juives compagnes d'Esther. Dans la première scène Esther raconte à sa confidente Élise comment Assuérus l'a choisie pour épouse, sans connaître sa race, à la place d'une première épouse ennemie des Juifs et disgraciée pour son orgueil. Ici Racine a faussé l'histoire par esprit d'adulation à Mme de Maintenon: car Vasthi, cette première épouse, n'a point été répudiée par Assuérus pour son orgueil, mais pour sa vertu. Elle a refusé d'obéir à un infâme caprice du roi ivre, qui, à la suite d'une orgie, lui avait ordonné de paraître nue aux yeux de ses compagnons de débauche. Mais pour que Mme de Maintenon, sous le nom d'Esther, fût justifiée, il fallait que sa rivale fût coupable. Racine sacrifie sans hésiter l'histoire et l'innocence à la flatterie.

Écoutons Esther racontant son triomphe et se présageant à elle-même de hautes destinées devant sa confidente. Qui peut douter que ces beaux vers ne fussent un encouragement à Mme de Maintenon d'aspirer au trône, et une insinuation au roi d'oser l'y faire asseoir. Jamais la politique ne s'insinua au coeur des rois dans un si divin langage.

ESTHER À ÉLISE.

Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce De l'altière Vasthi dont j'occupe la place, Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit, La chassa de son trône ainsi que de son lit. Mais il ne put si tôt en bannir la pensée: Vasthi régna longtemps dans son âme offensée. Dans ses vastes États il fallut donc chercher Quelque nouvel objet qui pût l'en détacher. On m'élevait alors, solitaire et cachée, Sous les yeux vigilants du sage Mardochée.

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Du triste état des Juifs nuit et jour agite, Il me tira du sein de mon obscurité, Et, sur mes faibles mains fondant leur délivrance, _Il me fit d'un empire accepter l'espérance_.

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Le fier Assuérus couronna sa captive, Et le Persan superbe est aux pieds de la juive. Par quels secrets ressorts, par quel enchaînement Le ciel a-t-il conduit ce grand événement?

La captivité de son peuple cependant trouble sa joie pendant son triomphe:

Esther, disais-je, Esther dans la pourpre est assise; La moitié de la terre à son sceptre est soumise, Et de Jérusalem l'herbe cache les murs! Sion, repaire affreux de reptiles impurs, Voit de son temple saint les pierres dispersées, Et du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées.

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Cependant, mon amour pour notre nation A rempli ce palais de filles de Sion, Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées, Sous un ciel étranger comme moi transplantées. Dans un lieu séparé de profanes témoins Je mets à les former mon étude et mes soins; Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème, Lasse de vains honneurs et me cherchant moi-même, Aux pieds de l'Éternel je viens m'humilier, Et goûter le plaisir de me faire oublier.

Mme de Maintenon, sa haute fortune, sa modestie apparente, ses soins pour les jeunes filles de Saint-Cyr transpercent presque sans voile sous ces allusions.

Esther appelle ces filles de Sion ses compagnes. Elles chantent devant elle, en strophes mélodieuses et mélancoliques comme les gémissements des harpes juives suspendues aux saules de l'Euphrate, les cantiques de la captivité.

Mardochée paraît à leur voix, les chants cessent. Il raconte à Esther le plan du massacre des Juifs conçu par le ministre Aman. Il encourage Esther à tout oser pour renverser ce ministre et sauver le sang de son peuple. L'idylle ici s'élève au ton de la tragédie.

MARDOCHÉE.

Quoi! lorsque vous voyez périr votre patrie, Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie! Dieu parle, et d'un mortel vous craignez le courroux! Que dis-je? votre vie, Esther, est-elle à vous? N'est-elle pas au sang dont vous êtes issue? N'est-elle pas à Dieu dont vous l'avez reçue? Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas, Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas? Songez-y bien: ce Dieu ne vous a pas choisie Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie, Ni pour charmer les yeux des profanes humains: Pour un plus noble usage il réserve ses saints. S'immoler pour son nom et pour son héritage, D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage: Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours! Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours? Que peuvent contre lui tous les rois de la terre? En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre: Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer; Il parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer. Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble; Il voit comme un néant tout l'univers ensemble; Et les faibles mortels, vains jouets du trépas, Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas.

Esther n'hésite plus. Mardochée s'éloigne. Le choeur des jeunes filles reprend sur un mode plus grave et finit par une invocation au Dieu des combats.

TOUT LE CHOEUR.

Tu vois nos pressants dangers: Donne à ton nom la victoire; Ne souffre point que ta gloire Passe à des dieux étrangers.

UNE ISRAÉLITE, _seule_.

Arme-toi, viens nous défendre: Descends, tel qu'autrefois la mer te vit descendre! Que les méchants apprennent aujourd'hui À craindre ta colère: Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère Que le vent chasse devant lui.