XX
Le succès fut immense; on peut le mesurer aujourd'hui aux exclamations de Mme de Sévigné, qui jusque-là, n'avait pas été favorable à Racine:
«Toutes les personnes de la cour, écrit-elle à sa fille, sont charmées d'_Esther_. M. le prince de Condé a pleuré. Mme de Maintenon et huit jésuites, dont était le père Gaillard, ont honoré de leur personne la dernière représentation. Enfin c'est le chef-d'oeuvre de Racine. Il s'est surpassé: il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses; il est pour les choses saintes comme il était pour les profanes. L'Écriture sainte est suivie exactement, tout est beau, tout est grand, tout est écrit avec sublimité!»
Mme de la Fayette, femme d'un goût sûr, parle avec le même sentiment, mais avec plus de sang-froid, de l'effet d'_Esther_ sur la cour et sur le public; mais on voit qu'elle en attribue le succès à la passion des applications religieuses et politiques qui en étaient faites ouvertement à la cour:
«Ce succès ne se comprend pas, car il n'y eut ni petit ni grand qui n'y voulût aller; et ce qui devait être regardé comme une comédie de couvent, devint l'affaire la plus sérieuse de la cour. Les ministres, pour faire leur cour en allant à cette comédie, quittaient leurs affaires les plus pressées. À la première représentation où fut le roi, il n'y mena que les principaux officiers qui le suivent à la chasse. La seconde fut consacrée aux personnes pieuses, telles que le père Lachaise, et douze ou quinze jésuites auxquels se joignit Mme de Miramion, et beaucoup d'autres dévots et dévotes; ensuite elle se répandit aux courtisans. Le roi crut que ce divertissement serait du goût du roi d'Angleterre; il l'y mena et la reine aussi. Il est impossible de ne point donner de louanges à la maison de Saint-Cyr et à l'établissement; aussi ils ne s'y épargnèrent pas, et y mêlèrent celles de la comédie.» La maréchale d'Estrées, qui n'avait pas loué _Esther_, fut obligée de se justifier de son silence comme d'un crime. Le carême de 1689 interrompit les représentations d'_Esther_; elles furent reprises le 5 janvier de l'année suivante; et dans le cours de ce mois il y en eut cinq qui furent aussi brillantes que les premières.
Nous ne jetterons qu'un coup d'oeil rapide sur cette idylle héroïque et sacrée d'_Esther_, qui n'est remarquable que parce qu'elle est la première inspiration originale et biblique de Racine, et le premier prélude à son style sacré.
Le prologue, récité devant le roi et sa cour par une des jeunes élèves de Saint-Cyr, respire tout entier la religieuse nouveauté de ce style. C'est la piété qui parle par la bouche de Mme de Caylus.
LA PIÉTÉ.
Du séjour bienheureux de la Divinité Je descends dans ce lieu par la Grâce habité; L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle, Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle. Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints Tout un peuple naissant est formé par mes mains: Je nourris dans son coeur la semence féconde Des vertus dont il doit sanctifier le monde. Un roi qui me protége, un roi victorieux, A commis à mes soins ce dépôt précieux. C'est lui qui rassembla ces colombes timides, Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides.
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Tu le vois tous les jours, devant toi prosterné, Humilier ce front de splendeur couronné.
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Grand Dieu! juge ta cause, et déploie aujourd'hui Ce bras, ce même bras qui combattait pour lui, Lorsque des nations à sa perte animées Le Rhin vit tant de fois disperser les armées. Des mêmes ennemis je reconnais l'orgueil; Ils viennent se briser contre le même écueil.
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Mais, tandis qu'un grand roi venge ainsi mes injures, Vous qui goûtez ici des délices si pures, S'il permet à son coeur un moment de repos, À vos jeux innocents appelez ce héros; Retracez-lui d'Esther l'histoire glorieuse, Et sur l'impiété la foi victorieuse. Et vous, qui vous plaisez aux folles passions Qu'allument dans vos coeurs les vaines fictions, Profanes amateurs de spectacles frivoles, Dont l'oreille s'ennuie au son de mes paroles, Fuyez de mes plaisirs la sainte austérité: Tout respire ici Dieu, la paix, la vérité.