‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 25 sur 137 · II

II

De 1815 à 1818, dans la mansarde solitaire de la maison paternelle, à la campagne et dans les langueurs d'une première jeunesse inoccupée, j'avais écrit plusieurs tragédies sur le mode banal et classique de la scène française. La première était une tragédie de _Médée_, dans le genre de celle qui vient de donner récemment une triple gloire à M. Legouvé, à M. Montanelli, son poétique traducteur, et à madame Ristori, leur pathétique interprète. La seconde était une tragédie d'imagination imitée de _Zaïre_, et dont le sujet était pris dans les croisades. La troisième était une tragédie biblique, intitulée _Saül_, pastiche, assez bien versifié, de Racine et d'Alfieri. Je les ai encore; elles restent livrées justement aux intempéries de l'air et aux insectes, qui font justice du papier noirci par une main novice, dans un coffre de mon grenier de Milly.

Je n'étais évidemment pas né pour cette poésie à personnages et à combinaisons savantes qu'on appelle le drame. L'art, et le mécanisme, et le coup de théâtre, et la brièveté laconique qui concentre une situation dans un mot, me manquaient. Le théâtre parle et ne chante pas assez pour moi. J'aurais peut-être chanté un poëme épique si c'eût été le siècle de l'épopée; mais qui est-ce qui fait ce qu'il aurait pu faire dans ce monde où tout est construit contre nature? Ce n'est pas moi. Nous rêvons des pyramides, et nous ébauchons quelques taupinières.

Rien n'est que fragments dans notre destinée, et nous ne sommes nous-même qu'une rognure de ces fragments: tout homme, quelque bien doué qu'il paraisse être, n'est qu'une statue tronquée.