‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 26 sur 137 · III

III

Mais je me flattais secrètement alors, au bruit des brises d'hiver dans le toit de ma mansarde et au pétillement du sarment de vigne dans l'âtre, que quelqu'une de ces tragédies, amusement de mes ennuis de jeunesse, aurait le bonheur de parvenir jusque sur la scène par la protection de quelque acteur de génie ou de quelque actrice en faveur. J'entrevoyais dans ce succès, non-seulement une précoce célébrité pour mon nom inconnu du monde, mais un peu de fortune à ajouter pour mon père, ma mère et mes soeurs, à la médiocrité de notre vie des champs.

Que de beaux rêves ne faisais-je pas, la nuit, sur mon oreiller, quand j'avais déposé la plume après une scène dont les vers sonores retentissaient après coup dans ma mémoire! Quelles scènes illuminées m'apparaissaient toutes pleines des personnages créés par mon imagination! Quelles masses de spectateurs ondoyants au parterre sous le vent de mes inspirations! Quelles femmes en larmes, penchées sur les galeries et sur les bords des loges! Quels applaudissements au milieu desquels Talma s'avançait et proclamait mon nom! Je m'endormais au bruit de ces ovations dans mon oreille; je les retrouvais le matin à mon réveil. Elles m'excitaient à reprendre patiemment au lever du jour le travail commencé.

Je ne me doutais guère alors que, ces applaudissements passionnés que je rêvais dans une salle, je les entendrais dans tout un peuple, et qu'au lieu de faire jouer un rôle à des acteurs dans mes tragédies idéales, j'en jouerais un moi-même dans la tragédie civile des événements de mon temps.