‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 28 sur 137 · V

V

Ce billet écrit, recopié de ma plus élégante écriture et cacheté, je le portai moi-même à l'adresse de Talma. Le concierge du Théâtre-Français me l'avait donnée; c'était rue de Rivoli, 16 ou 26. Je remis ma lettre d'une main toute tremblante dans la loge du portier de Talma, et je rentrai dans mon hôtel pour y attendre ou le silence de mort, ou la réponse de vie du grand tragédien.

Je n'attendis pas longtemps. Au moment où j'allais sortir de ma chambre pour aller dîner chez le restaurateur Doyen, où je prenais mes repas, dans la même rue, près de la rue de la Paix, un domestique en riche livrée de fantaisie frappa à ma porte et me remit un billet de Talma. Il me répondait de sa main, avec une bonté aussi parfaite qu'elle était prompte: «Qu'il jouait ce soir-là dans _Britannicus_, qu'il partait le lendemain, à midi, pour sa campagne de Brunoy; mais que, si je n'étais pas effrayé de l'heure matinale, il me recevrait à huit heures du matin le lendemain, et qu'il entendrait avec intérêt la lecture de mon ouvrage.»

La cordialité et la promptitude d'une réponse si gracieuse, faite de la main du grand homme de la scène à un jeune homme inconnu, m'attachèrent instantanément et pour jamais à Talma. Soit que le style ferme et modeste de mon billet l'eût prévenu machinalement en ma faveur, soit que mes caractères élégants et mon nom semi-aristocratique eussent eu un attrait non raisonné pour ses yeux, il ne m'avait pas fait faire antichambre une heure aux portes de sa gloire. Sa réponse respirait d'avance son accueil. On peut penser que je dormis peu cette nuit-là. Le lendemain je croyais livrer la bataille de ma vie.