IV
Un beau jour de 1818, au printemps, mes tragédies terminées et soigneusement recopiées par moi sur du papier à tranches dorées, l'impatience de la célébrité et de la fortune me saisit comme une fièvre de végétation saisit la nature en ce temps-là. Je ne dis ni à mon père ni à ma mère pourquoi je quittais la chambre et la douce table de famille, et je partis pour Paris par les carrioles du Bourbonnais, appelées _pataches_, en compagnie des marchands de vin du vignoble et des marchands de boeufs des herbages de mon pays, qui causaient de leur commerce aux cahots inharmonieux de ces voitures. Je n'emportais que mon _Saül_, ma meilleure espérance, dans ma valise de cuir.
Je logeais, comme à l'ordinaire, dans une chambre étroite et haute du cinquième étage du grand hôtel du _Maréchal de Richelieu_, rue Neuve-Saint-Augustin, sur un vaste jardin qui confinait avec le boulevard.
Le lendemain de mon arrivée à Paris, je pris héroïquement, et sans me donner le temps de la réflexion et du repentir, la résolution d'aborder d'assaut le Théâtre-Français. Je me levai; j'écrivis à Talma, sur du joli papier vélin, un billet dont j'ai conservé encore l'ébauche raturée et que voici:
«Monsieur et illustre Acteur,
«Je suis un jeune homme inconnu, sans protection, et même sans relations à Paris. J'ai écrit une tragédie intitulée _Saül_. J'en ai pris le sujet dans la Bible. J'ai tenté d'en dérober quelquefois, et autant qu'il convient à ma faiblesse, le style à Racine. Je désire ardemment la soumettre à votre jugement. Ma fortune et peut-être mon talent dépendent d'un moment d'attention que vous accorderez ou que vous refuserez à mon oeuvre. Je n'ai pour me recommander à vous que ma jeunesse, mon isolement, et ma confiance dans votre bonté, égale à mon admiration pour votre génie. Votre réponse ou votre silence décidera de mon sort.
«Recevez, Monsieur et illustre Acteur, l'expression de mon respect,
«Alphonse de LAMARTINE.»
Grand hôtel de Richelieu, rue Neuve-Saint-Augustin, 15, à Paris.