‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 33 sur 137 · X

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On apporta le déjeuner sur un guéridon, et, tout en déjeunant lentement et frugalement aux rayons du soleil levant sur les arbres et aux roucoulements des tourterelles sur les toits de la maison, Talma me disait: «La nature vous a donné le sentiment et l'harmonie des beaux vers; vous ferez ce que vous voudrez faire. Mais, si vous vous destinez au théâtre, venez souvent me voir à Brunoy; nous ferons la poétique de ce temps-ci à l'ombre de mes allées. Là j'ai tout mon temps à moi; je le dépense délicieusement avec quelques amis; soyez de ce nombre. Je serai fier que votre avenir, dont j'espère bien, ait commencé dans mon jardin. N'y mettez point de fausse discrétion; venez souvent, venez à toute heure: Brunoy sera toujours ouvert pour vous. J'aime la nature, et je me sens meilleur quand je suis dans mes bois.»

Puis, reprenant la question de ma tragédie à jouer: «Voyez, me dit-il, c'est très-bien. «Si nous étions au siècle de Louis XIV, où la tragédie française, fille de la tragédie grecque et latine, n'était qu'une sublime conversation, un dialogue des morts en action sur la scène, je n'hésiterais pas à vous jouer demain et à vous garantir un grand applaudissement au théâtre; mais entre Corneille, Racine et ce siècle-ci, il est né une autre tragédie, d'un homme de génie moderne, antérieure à eux, nommée Shakspeare (connaissez-vous Shakspeare?). Eh bien! ce Shakspeare a révolutionné la scène. Corneille est l'héroïsme, Racine est la poésie, Shakspeare est le drame. C'est par lui que je suis devenu ce que je suis. Si vous voulez sérieusement devenir un grand poëte théâtral, vous en êtes le maître; mais ne faites plus de tragédie, faites le drame; oubliez l'art français, grec ou latin, et n'écoutez que la nature. Je n'ai pas eu d'autre maître, et voilà pourquoi on m'aime.»