XIX
Le second acte s'ouvrit sous ces impressions. Personne n'avait ni parlé ni respiré entre ces deux actes. La grandeur de la scène, la majesté du pontificat, l'intervention divine pressentie dans le grand-prêtre, la divinité surtout de la langue des vers dont la perfection faisait oublier le rhythme pour ne penser qu'au sens, enfin la voix et la prononciation de Talma, qui résumait dans son accent tous les échos souterrains ou célestes du Temple, suspendaient la vie des auditeurs. La présence du roi et des princes, cette autre maison de Juda pour la France restaurée, et restaurant avec elle la religion et la poésie de Louis XIV, ajoutait à la puissance de l'impression quelque chose de tendre, d'antique, de miraculeux.
À la première scène, des femmes et un enfant éperdus s'élancent des profondeurs du temple sur la scène: c'est Josabeth, la nourrice de Joas sauvé, les femmes et les filles des lévites, et Zacharie, fils de Josabeth, élevé avec Joas dans le temple, mais ne connaissant encore ni le vrai nom ni le rang de son frère de lait. Zacharie annonce à sa mère la présence inattendue et sacrilége d'Athalie dans le temple.
ZACHARIE.
... Dans un des parvis aux hommes réservé, Cette femme superbe entre, le front levé, Et se préparait même à passer les limites De l'enceinte sacrée, ouverte aux seuls lévites. Le peuple s'épouvante et fuit de toutes parts. Mon père... Ah! quel courroux animait ses regards! Moïse à Pharaon parut moins formidable. «Reine, sors, a-t-il dit, de ce lieu redoutable, D'où te bannit ton sexe et ton impiété. Viens-tu du Dieu vivant braver la majesté?» La reine, alors sur lui jetant un oeil farouche, Pour blasphémer sans doute ouvrait déjà la bouche. J'ignore si de Dieu l'ange se dévoilant Est venu lui montrer un glaive étincelant; Mais sa langue en sa bouche à l'instant s'est glacée, Et toute son audace a paru terrassée. Ses yeux, comme effrayés, n'osaient se détourner; Surtout Éliacin paraissait l'étonner.
JOSABETH.
Quoi donc! Éliacin a paru devant elle?
Athalie, suivie de son général Abner, paraît; elle révèle en une langue digne de Corneille sa politique; mais le remords l'agite sous la figure de ses songes.
C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit; Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée, Comme au jour de sa mort pompeusement parée; Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté; Même elle avait encor cet éclat emprunté Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage, Pour réparer des ans l'irréparable outrage. « Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi; Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi. Je te plains de tomber dans ses mains redoutables, Ma fille.» En achevant ces mots épouvantables, Son ombre vers mon lit a paru se baisser; Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser... Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange D'os et de chair meurtris, et traînés dans la fange, Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux, Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.
ABNER.
Grand Dieu!
ATHALIE.
Dans ce désordre à mes yeux se présente Un jeune enfant couvert d'une robe éclatante, Tels qu'on voit des Hébreux les prêtres revêtus. Sa vue a ranimé mes esprits abattus; Mais lorsque, revenant de mon trouble funeste, J'admirais sa douceur, son air noble et modeste, J'ai senti tout à coup un homicide acier Que le traître en mon sein a plongé tout entier... De tant d'objets divers le bizarre assemblage Peut-être du hasard vous paraît un ouvrage. Moi-même, quelque temps honteuse de ma peur, Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur; Mais de ce souvenir mon âme possédée À deux fois, en dormant, revu la même idée. Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer Ce même enfant, toujours tout prêt à me percer. Lasse enfin des horreurs dont j'étais poursuivie, J'allais prier Baal de veiller sur ma vie, Et chercher du repos au pied de ses autels... Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels! Dans le temple des Juifs un instinct m'a poussée, Et d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée; J'ai cru que des présents calmeraient son courroux, Que ce Dieu, quel qu'il soit, en deviendrait plus doux. Pontife de Baal, excusez ma faiblesse. J'entre: le peuple fuit, le sacrifice cesse; Le grand-prêtre vers moi s'avance avec fureur. Pendant qu'il me parlait, ô surprise! ô terreur! J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée, Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée. Je l'ai vu: son même air, son même habit de lin, Sa démarche, ses yeux, et tous ses traits enfin; C'est lui-même. Il marchait à côté du grand-prêtre; Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparaître. Voilà quel trouble ici m'oblige à m'arrêter, Et sur quoi j'ai voulu tous deux vous consulter...
La scène qui suit, une des plus tragiques et des plus naïves en même temps qui soit sur aucun théâtre, place face à face Athalie et l'enfant vengeur encore inconnu de David. Il faut remonter à la Bible des patriarches et aux scènes entre Joseph enfant et ses frères pour retrouver de tels accents. Cette scène ne peut s'analyser; il faut la lire tout entière.
ATHALIE.
Ô ciel! plus j'examine, et plus je le regarde!... C'est lui!... D'horreur encor tous mes sens sont saisis...
(_Montrant Joas._)
Épouse de Joad, est-ce là votre fils?
JOSABETH.
Qui, lui, madame?
ATHALIE.
Lui?
JOSABETH.
Je ne suis point sa mère.
(_Montrant Zacharie._)
Voilà mon fils.
ATHALIE, _à Joas_.
Et vous, quel est donc votre père? Jeune enfant, répondez.
JOSABETH.
Le Ciel jusque aujourd'hui...
ATHALIE.
Pourquoi vous pressez-vous de répondre pour lui? C'est à lui de parler.
JOSABETH.
Dans un âge si tendre, Quel éclaircissement en pouvez-vous attendre?
ATHALIE.
Cet âge est innocent; son ingénuité N'altère point encor la simple vérité. Laissez-le s'expliquer sur tout ce qui le touche.
JOSABETH, _tout bas_.
Daigne mettre, grand Dieu! ta sagesse en sa bouche!
ATHALIE.
Comment vous nommez-vous!
JOAS.
J'ai nom Éliacin.
ATHALIE.
Votre père?
JOAS.
Je suis, dit-on, un orphelin, Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance, Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance.
ATHALIE.
Vous êtes sans parents?
JOAS.
Ils m'ont abandonné.
ATHALIE.
Comment! et depuis quand?
JOAS.
Depuis que je suis né.
ATHALIE.
Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre?
JOAS.
Ce temple est mon pays; je n'en connais point d'autre.
ATHALIE.
Où dit-on que le sort vous a fait rencontrer?
JOAS.
Parmi des loups cruels prêts à me dévorer.
ATHALIE.
Qui vous mit dans ce temple?
JOAS.
Une femme inconnue, Qui ne dit point son nom, et qu'on n'a point revue.
ATHALIE.
Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin?
JOAS.
Dieu laissa-t-il jamais, ses enfants au besoin? Aux petits des oiseaux il donne leur pâture, Et sa bonté s'étend sur toute la nature. Tous les jours je l'invoque; et, d'un soin paternel, Il me nourrit des dons offerts sur son autel.
ATHALIE.
Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse! La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce Font insensiblement à mon inimitié Succéder... Je serais sensible à la pitié!
ABNER.
Madame, voilà donc cet ennemi terrible? De vos songes menteurs l'imposture est visible, À moins que la pitié, qui semble vous troubler, Ne soit ce coup fatal qui vous faisait trembler.
ATHALIE, _à Joas et à Josabeth_.
Vous sortez?
JOSABETH.
Vous avez entendu sa fortune. Sa présence à la fin pourrait être importune.
ATHALIE, _à Joas_.
Non; revenez... Quel est tous les jours votre emploi?
JOAS.
J'adore le Seigneur; on m'explique sa loi; Dans son livre divin on m'apprend à la lire, Et déjà de ma main je commence à l'écrire.
ATHALIE.
Que vous dit cette loi?
JOAS.
Que Dieu veut être aimé; Qu'il venge tôt ou tard son saint nom blasphémé; Qu'il est le défenseur de l'orphelin timide; Qu'il résiste au superbe et punit l'homicide.
ATHALIE.
J'entends. Mais tout ce peuple enfermé dans ce lieu, À quoi s'occupe-t-il?
JOAS.
Il loue, il bénit Dieu.
ATHALIE.
Dieu veut-il qu'à toute heure on prie, on le contemple?
JOAS.
Tout profane exercice est banni de son temple.
ATHALIE.
Quels sont donc vos plaisirs?
JOAS.
Quelquefois à l'autel Je présente au grand-prêtre ou l'encens ou le sel; J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies; Je vois l'ordre pompeux de ces cérémonies.
ATHALIE.
Hé quoi! vous n'avez point de passe-temps plus doux? Je plains le triste sort d'un enfant tel que vous! Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire.
JOAS.
Moi! des bienfaits de Dieu je perdrais la mémoire?
ATHALIE.
Non, je ne vous veux pas contraindre à l'oublier.
JOAS.
Vous ne le priez point.
ATHALIE.
Vous pourrez le prier.
JOAS.
Je verrais cependant en invoquer un autre.
ATHALIE.
J'ai mon dieu que je sers; vous servirez le vôtre; Ce sont deux puissants dieux.
JOAS.
Il faut craindre le mien; Lui seul est Dieu, Madame, et le vôtre n'est rien.
ATHALIE.
Les plaisirs près de moi vous chercheront en foule.
JOAS.
Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.
ATHALIE.
Ces méchants, qui sont-ils?
JOSABETH.
Eh, Madame! excusez Un enfant.
ATHALIE, _à Josabeth_.
J'aime à voir comme vous l'instruisez... Enfin, Éliacin, vous avez su me plaire; Vous n'êtes point sans doute un enfant ordinaire. Vous voyez, je suis reine, et n'ai point d'héritier. Laissez là cet habit, quittez ce vil métier; Je veux vous faire part de toutes mes richesses. Essayez, dès ce jour, l'effet de mes promesses. À ma table, partout à mes côtés assis, Je prétends vous traiter comme mon propre fils.
JOAS.
Comme votre fils!
ATHALIE.
Oui... Vous vous taisez?
JOAS.
Quel père Je quitterais! Et pour...
ATHALIE.
Hé bien?
JOAS.
Pour quelle mère!
· · ·
On conçoit la fureur d'Athalie à cette réponse; elle se retire pour aller préparer la vengeance contre les chefs lévites instigateurs de ce dangereux enfant. Le choeur, cette fois, fait partie lyrique du drame; il chante, dans des strophes enfantines et pieuses, les bonheurs de l'innocence, la protection de Dieu sur les siens, sa vengeance sur ses ennemis. Racine s'y rapproche, autant que les temps et la langue le permettent, de la componction de David. Il est véritablement le David chrétien.