XVIII
L'acteur qui représentait Abner entr'ouvrit les lèvres après avoir promené un long regard de tristesse sur la solitude du temple. Il y avait toute une conjuration et toute une lamentation dans ce seul regard. Sa voix, concentrée comme celle du deuil sur un sépulcre, laissa tomber ces vers, qui étaient dans la mémoire de tout le monde et que tout le monde entendit pour la première fois.
ABNER.
Oui, je viens dans son temple adorer l'Éternel; Je viens, selon l'usage antique et solennel, Célébrer avec vous la fameuse journée Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée. Que les temps sont changés! Sitôt que de ce jour La trompette sacrée annonçait le retour, Du temple, orné partout de festons magnifiques, Le peuple saint en foule inondait les portiques. Et tous, devant l'autel avec ordre introduits, De leurs champs dans leurs mains portant les nouveaux fruits, Au Dieu de l'univers consacraient ces prémices. Les prêtres ne pouvaient suffire aux sacrifices. L'audace d'une femme, arrêtant ce concours, En des jours ténébreux a changé ces beaux jours. D'adorateurs zélés à peine un petit nombre Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre.
Il poursuivit, et il exposa dans cet entretien à demi-voix la situation religieuse et politique de Jérusalem et du peuple de Dieu sous la reine impie et usurpatrice qui occupait le trône de Juda.
Il y avait deux royaumes dans Israël: l'un composé de dix tribus et gouverné par Achab et sa femme Jézabel; l'autre composé des tribus de Juda et de Benjamin seulement. Ce second royaume siégeait à Jérusalem, possesseur privilégié du Temple et gouverné par Joram, roi de Juda de la race légitime de David. Joram, par un mariage politique qui rétablissait la paix entre les deux États, avait épousé Athalie, fille d'Achab et de Jézabel. Athalie, princesse impérieuse et séduisante, avait dominé son mari Joram; elle l'avait entraîné dans l'idolâtrie; elle avait même obtenu de lui la tolérance du culte de Baal, dieu syrien, ennemi de Jéhova, à côté du temple de Jéhova. Joram était mort; son fils Ochosias lui avait succédé. Athalie, sa mère et sa tutrice, régnait sous son nom. Ce malheureux roi, dans une visite qu'il alla faire au roi Achab, son aïeul, fut massacré par un nommé _Jéhu_, tribun ou prophète (c'était alors la même chose), qui avait eu mission des autres prophètes d'exterminer la race d'Achab. Jéhu avait fait jeter par les fenêtres du palais de Samarie Jézabel, femme d'Achab et mère d'Athalie. Il avait fait défendre d'ensevelir ses restes, et les avait fait dévorer par les chiens dans une vigne.
Athalie, pour venger son père et sa mère des cruautés des prophètes, avait fait immoler à son tour tous les enfants de son fils Ochosias, de peur que ces rejetons de la famille de David par Joram ne prévalussent un jour sur la maison d'Achab. Pendant ce massacre, une soeur d'Ochosias, qui vivait dans l'intérieur du temple, était parvenue à sauver un de ses neveux, le petit Joas, encore à la mamelle. On avait mal compté les cadavres en les jetant aux chiens. Joas, élevé dans l'ombre du temple par Josabeth sous un autre nom, n'était connu que d'elle et du grand-prêtre Joad.
Voilà toute l'exposition faite en vers si épiques par Joad au guerrier Abner. Il ne lui révèle pas encore cependant l'existence de l'enfant; il se contente de le sonder artificieusement, et de le préparer à la défection de la cause d'Athalie par le murmure. Abner n'y paraît que trop disposé de lui-même; il parle déjà d'Athalie en traître plutôt qu'en serviteur. Il révèle à Joad les inimitiés secrètes de cette reine contre lui.
JOAD.
D'où vous vient aujourd'hui ce noir pressentiment?
ABNER.
Pensez-vous être saint et juste impunément? Dès longtemps elle hait cette fermeté rare Qui rehausse en Joad l'éclat de la tiare; Dès longtemps votre amour pour la religion Est traité de révolte et de sédition. Du mérite éclatant cette reine jalouse Hait surtout Josabeth, votre fidèle épouse. Si du grand-prêtre Aaron Joad est successeur, De notre dernier roi Josabeth est la soeur. Mathan, d'ailleurs, Mathan, ce prêtre sacrilége, Plus méchant qu'Athalie, à toute heure l'assiége; Mathan, de nos autels infâme déserteur, Et de toute vertu zélé persécuteur. C'est peu que, le front ceint d'une mitre étrangère, Ce lévite à Baal prête son ministère; Ce temple l'importune, et son impiété Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté. Pour vous perdre il n'est point de ressorts qu'il n'invente; Quelquefois il vous plaint, souvent même il vous vante. Il affecte pour vous une fausse douceur, Et par là, de son fiel colorant la noirceur, Tantôt à cette peine il vous peint redoutable, Tantôt, voyant pour l'or sa soif insatiable, Il lui feint qu'en un lieu, que vous seul connaissez, Vous cachez des trésors par David amassés. Enfin, depuis deux jours, la superbe Athalie Dans un sombre chagrin paraît ensevelie. Je l'observais hier, et je voyais ses yeux Lancer sur le lieu saint des regards furieux; Comme si dans le fond de ce vaste édifice Dieu cachait un vengeur armé pour son supplice. Croyez-moi; plus j'y pense et moins je puis douter Que sur vous son courroux ne soit prêt d'éclater, Et que de Jézabel la fille sanguinaire Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire.
Ces confidences d'Abner amènent ces vers, restés monuments de parole, dans la bouche du grand-prêtre.
Celui qui met un frein à la fureur des flots Sait aussi des méchants arrêter les complots. Soumis avec respect à sa volonté sainte, Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte. Cependant je rends grâce au zèle officieux Qui sur tous mes périls vous fait ouvrir les yeux. Je vois que l'injustice en secret vous irrite, Que vous avez encor le coeur israélite. Le Ciel en soit béni!... Mais ce secret courroux, Cette oisive vertu, vous en contentez-vous? La foi qui n'agit point, est-ce une foi sincère? Huit ans déjà passés, une impie étrangère Du sceptre de David usurpe tous les droits, Se baigne impunément dans le sang de nos rois, Des enfants de son fils détestable homicide, Et même contre Dieu lève son bras perfide; Et vous, l'un des soutiens de ce tremblant État, Vous, nourri dans les camps du saint roi Josaphat, Qui sous son fils Joram commandiez nos armées, Qui rassurâtes seul nos villes alarmées Lorsque d'Ochosias le trépas imprévu Dispersa tout son camp à l'aspect de Jéhu: «Je crains Dieu, dites-vous, sa vérité me touche!» Voici comme ce Dieu vous répond par ma bouche: «Du zèle de ma loi que sert de vous parer? Par de stériles voeux pensez-vous m'honorer? Quel fruit me revient-il de tous vos sacrifices? Ai-je besoin du sang des boucs et des génisses? Le sang de vos rois crie, et n'est point écouté. Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété; Du milieu de mon peuple exterminez les crimes, Et vous viendrez alors m'immoler vos victimes.»
La scène continue; le secret de l'existence d'un roi légitime, à peine retenu sur les lèvres du grand-prêtre, se laisse percer par Abner. Ce guerrier s'éloigne, la défection déjà dans le coeur.
Josabeth, qui a sauvé et nourri de son lait le fils d'Ochosias sous le nom d'Éliacin, paraît à la place d'Abner sur la scène; le grand-prêtre lui dit que l'heure est venue de déclarer le rang de l'orphelin aux lévites rassemblés par ses soins pour restaurer par les armes ce jeune prince.
Josabeth s'alarme comme une mère; elle rappelle au grand-prêtre, son époux, combien lui a coûté le salut de cet enfant. Ni Homère, ni Virgile ne donnent à Hécube et à Andromaque des accents si maternels et si épiques.
Hélas! l'état horrible où le Ciel me l'offrit Revient à tout moment effrayer mon esprit. De princes égorgés la chambre était remplie; Un poignard à la main, l'implacable Athalie Au carnage animait ses barbares soldats, Et poursuivait le cours de ses assassinats. Joas, laissé pour mort, frappa soudain ma vue. Je me figure encor sa nourrice éperdue, Qui devant les bourreaux s'était jetée en vain, Et, faible, le tenait renversé sur son sein. Je le pris tout sanglant. En baignant son visage, Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage; Et, soit frayeur encore ou pour me caresser, De ses bras innocents je me sentis presser... Grand Dieu! que mon amour ne lui soit point funeste! Du fidèle David c'est le précieux reste: Nourri dans ta maison en l'amour de ta loi, Il ne connaît encor d'autre père que toi. Sur le point d'attaquer une reine homicide, À l'aspect du péril si ma foi s'intimide, Si la chair et le sang, se troublant aujourd'hui, Ont trop de part aux pleurs que je répands pour lui, Conserve l'héritier de tes saintes promesses, Et ne punis que moi de toutes mes faiblesses!
JOAD.
Vos larmes, Josabeth, n'ont rien de criminel; Mais Dieu veut qu'on espère en son soin paternel. Il ne recherche point, aveugle en sa colère, Sur le fils qui le craint l'impiété du père. Tout ce qui reste encor de fidèles Hébreux Lui viendront aujourd'hui renouveler leurs voeux. Autant que de David la race est respectée, Autant de Jézabel la fille est détestée. Joas les touchera par sa noble pudeur Où semble de son rang reluire la splendeur; Et Dieu, par sa voix même appuyant notre exemple, De plus près à leur coeur parlera dans son temple. Deux infidèles rois tour à tour l'ont bravé: Il faut que sur le trône un roi soit élevé Qui se souvienne un jour qu'au rang de ses ancêtres Dieu l'a fait remonter par la main de ses prêtres, L'a tiré par leur main de l'oubli du tombeau, Et de David éteint rallumé le flambeau...
Grand Dieu! si tu prévois qu'indigne de sa race, Il doive de David abandonner la trace, Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché Ou qu'un souffle ennemi dans sa fleur a séché! Mais si ce même enfant, à tes ordres docile, Doit être à tes desseins un instrument utile, Fais qu'au juste héritier le sceptre soit remis! Livre en mes faibles mains ses puissants ennemis! Confonds dans ses conseils une reine cruelle! Daigne, daigne, mon Dieu! sur Mathan et sur elle Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur, De la chute des rois funeste avant-coureur!...
La voix de Talma, dans ces derniers vers, grondait, comme le destin des rois, derrière le mystère des révolutions prochaines. Il sortit de la scène comme le prophète des calamités royales.
L'acte était fini; des choeurs mélodieux remplirent l'entr'acte; mais les choeurs, il faut en convenir, bien qu'immensément loués par les rhéteurs sur parole, n'étaient ni à la hauteur du temple de Sion, ni à la hauteur des grands lyriques sacrés ou profanes. Racine s'était trop épuisé de génie dans ce premier acte pour se retrouver, dans le choeur, égal à lui-même. Cependant, comme la musique emportait les paroles sur l'aile des mélodies, l'effet de ce choeur répandait un parfum de recueillement, d'espérance et de prière dans la salle. L'Opéra n'était plus un théâtre; c'était un sanctuaire: Racine et Talma l'avaient purifié.