XXI
La plus belle scène du quatrième acte est celle où le grand-prêtre, avant de couronner Joas dans le temple, sonde l'esprit de l'enfant, et lui enseigne, dans un langage bien hardi devant Louis XIV, les devoirs des rois devant Dieu et devant leur peuple. Ici c'est l'esprit de vérité et de liberté qui soulève le poëte et qui lui fait braver le despotisme d'un prince égoïste et impérieux. Nous pensons que cette scène fut pour davantage dans la rancune cachée de Louis XIV et dans la mort de Racine que son obscur Mémoire sur quelques vices de l'administration, écrit par lui pour complaire à Mme de Maintenon.
Jugez-en!
Ô mon fils, de ce nom j'ose encor vous nommer, Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes Que m'arrachent pour vous de trop justes alarmes. Loin du trône nourri, de ce fatal honneur, Hélas! vous ignorez le charme empoisonneur; De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse, Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse. Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois, Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois; Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même; Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême; Qu'aux larmes, au travail, le peuple est condamné, Et d'un sceptre de fer veut être gouverné; Que, s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime. Ainsi, de piége en piége et d'abîme en abîme, Corrompant de vos moeurs l'aimable pureté, Ils vous feront enfin haïr la vérité, Vous peindront la vertu sous une affreuse image. Hélas! ils ont des rois égaré le plus sage.
Promettez sur ce livre, et devant ces témoins, Que Dieu fera toujours le premier de vos soins; Que, sévère aux méchants, et des bons le refuge, Entre le pauvre et vous vous prendrez Dieu pour juge, Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin, Comme eux vous fûtes pauvre et comme eux orphelin.
· · ·
Après ces paroles il révèle sa naissance à l'enfant et le proclame roi dans un sublime discours aux lévites.
Le choeur se mêle à un transport des deux tribus.
UNE VOIX, _seule_.
Triste reste de nos rois, Chère et dernière fleur d'une tige si belle, Hélas! sous le couteau d'une mère cruelle Te verrons-nous tomber une seconde fois? Prince aimable, dis-nous si quelque ange au berceau Contre tes assassins prit soin de te défendre, Ou si dans la nuit du tombeau La voix du Dieu vivant a ranimé ta cendre?
Tout finit au milieu des larmes des femmes, des frissons des enfants, des acclamations des lévites. Le noeud se resserre, et Dieu seul peut le dénouer. L'intervention divine apparaît au cinquième acte par un miracle de zèle dans Joad, de fidélité dans les tribus de Juda et de Benjamin.