‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 46 sur 137 · XXIII

XXIII

Quant à Racine, son sort fut celui de tous les hommes plus grands que leur siècle par leur génie.

Croirait-on aujourd'hui que la faible idylle d'_Esther_ fut préférée à la plus auguste des tragédies saintes, et qu'après une ou deux représentations à Versailles, devant Louis XIV et sa cour, on la laissa ensevelie pendant soixante ans dans l'oubli? Le poëte qui avait concentré dans cette oeuvre toute sa foi dans sa religion, tout son zèle pour le roi, tout son génie dramatique et toutes ses splendeurs lyriques, fut accablé par le dédain de la cour, par les moqueries de la critique, par l'indifférence du roi. Racine ne protesta pas; à quoi bon? Il renonça pour jamais aux vers, juste vengeance d'un temps assez corrompu par le génie enflé des Espagnols, pour ne pas comprendre le génie biblique! Le poëte brisa sa plume.

Mais en cessant d'être poëte, il resta malheureusement courtisan. Froidement reçu par le roi, à qui les leçons du grand-prêtre avaient paru renfermer quelques allusions irrévérencieuses à sa royale divinité, Racine s'attacha de plus en plus à madame de Maintenon. Il voulait faire de madame de Maintenon son bouclier contre deux soupçons qui le rendaient suspect à Louis XIV: le soupçon d'avoir introduit la satire dans la parole de Dieu par le discours du grand-prêtre dans _Athalie_, et le soupçon de dévouement secret aux jansénistes de Port-Royal, ce nid d'hérésie. Les plus beaux chants n'étaient, aux yeux du roi, que des séductions à l'erreur ou à la liberté d'esprit.

Ce bouclier était mal choisi dans le coeur de madame de Maintenon, qui n'avait couvert ni Fénelon, ni madame Guyon, ni aucun de ses amis, du moment que son crédit pouvait être compromis par ses amitiés. Elle avait l'amitié agréable, mais périlleuse; tout ce qui s'y fiait était, tôt ou tard, déçu; le roi lui-même, sur son lit de mort, n'échappa pas à cette loi commune: dès qu'il fut dans un état désespéré, elle le quitta pour Dieu.