‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 48 sur 137 · XXV

XXV

Quant à _Athalie_, c'est Racine tout entier. Il revivra éternellement dans cette oeuvre, qui place son auteur non-seulement au rang des poëtes, mais au rang des prophètes bibliques. Il n'y a point de parallèle, selon nous, possible entre _Athalie_ et aucun des drames antiques ou modernes d'aucun théâtre profane. Sophocle, Euripide, Sénèque, Göthe, Schiller, Shakspeare lui-même, cèdent à jamais la première place à cette oeuvre. Pourquoi? C'est que leurs tragédies ne sont que des oeuvres d'art, et que celle de Racine est une inspiration de foi. Ils sont des poëtes profanes, mais Racine ici est un poëte sacré.

Mais l'art y est aussi parfait que l'inspiration y est divine.

Comme conception, ce drame est simple comme l'histoire, grand comme l'empire qu'on s'y dispute et que Dieu transporte d'une branche à l'autre de la maison de David pour que cette branche produise un jour un fruit de salut pour son peuple,

ET QUE LA TERRE ENFANTE SON SAUVEUR,

selon l'expression de Racine.

Comme intérêt, le poëte ne va pas chercher l'intérêt dans ces vaines curiosités surexcitées par des aventures laborieusement combinées et par des péripéties fantastiques; il le place tout entier dans ce que la nature a fait de plus intéressant et de plus pathétique pour le coeur des mères, dans l'innocence, dans la candeur et dans les périls d'un enfant suspendu entre le trône et la mort!

Il n'y a pas d'amour, dit-on: c'est vrai; mais qui peut douter que, si la pièce eût été susceptible d'un amour profane, celui qui fit parler Phèdre et Bérénice n'eût su faire parler un amour hébraïque dans la langue de Salomon?

La vertu de ce drame est de n'avoir pas d'amour; cette passion eût été déplacée dans le Temple; ce sont les grandes et saintes passions divines qu'on veut y voir et y entendre. L'ombre visible de Jéhova eût fait pâlir toutes les autres. Un amour ici eût été une petitesse et une profanation. Mais comme les autres passions divines y parlent une langue supérieure aux langueurs de la passion des sens! La maternité dans Josabeth, le courage dans Abner, l'héroïsme dans le grand-prêtre, la haine dans Athalie, l'ambition dans Mathan, l'innocence et la foi dans Éliacin, la piété dans les choeurs, Dieu lui-même enfin dans les prophéties!... Quelle place resterait-il à une passion secondaire au milieu de ces passions surhumaines? que sont des soupirs devant ces foudres?

Quant à la langue, ce n'est plus du français, ce n'est plus du grec, ce n'est plus du latin comme dans ces autres pièces profanes et classiques: c'est de l'hébreu transfiguré en un idiome qui ne fut jamais parlé qu'entre Jéhova, ses prophètes et son peuple, parmi les éclairs du Sinaï. Les mots fulgurent, les accents terrifient, les strophes transportent, les vers respirent; les rimes elles-mêmes, ces consonnances pénibles, laborieuses, ordinairement puériles et cherchées, chantent et prient. Elles viennent s'appliquer sans effort, d'elles-mêmes, aux vers comme les ailes se collent à la flèche pour la faire voler plus haut dans le ciel, pour les faire percer plus avant l'oreille et dans le coeur. Il est impossible, en lisant _Athalie_, de songer seulement à la rime ou à la versification. Le style n'est ni prose, ni vers, ni récitatif, ni mélodie: c'est de la pensée fondue au feu du sanctuaire d'un seul jet avec la forme; c'est le métal de Corinthe de la langue moderne. Ce français-là n'est d'aucune origine et n'aura aucune fin. Il date du ciel, et il est digne d'y être parlé.