‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 49 sur 137 · XXVI

XXVI

On a affecté, dans ces dernières années, de subalterniser Racine et de lui préférer Shakspeare et ses imitateurs allemands et français. Nous vous parlerons bientôt de Shakspeare, et nous en parlerons avec l'étonnement sublime qu'on éprouve à l'aspect du géant du drame moderne. Il est la grandeur, mais Racine est la beauté. La masse, quelque étonnante qu'elle soit, peut-elle jamais se comparer à la perfection? Shakspeare, selon nous, prend l'homme dans ses mains puissantes et lui fait plonger ses regards dans les abîmes tantôt sublimes, tantôt vertigineux du coeur humain. Racine, lui, prend l'homme dans ses mains sanctifiées par sa piété et lui fait tourner ses regards vers les profondeurs et les sérénités du firmament plein de la Divinité. L'un regarde en bas, l'autre en haut; mais en bas sont les ténèbres, en haut la lumière, fille et splendeur de l'Éternel.

Voilà la différence entre ces deux hommes. L'un émeut et passionne, l'autre édifie et divinise; l'un est terrible, l'autre est beau. Or, souvenez-vous de la définition que nous avons admise en commençant ces Entretiens: LA POÉSIE EST L'ÉMOTION PAR LE BEAU.

Voilà ce qui nous distingue et ce qui distingue la France de ceux qui se sont appelés hier les _romantiques_, et qui s'appellent aujourd'hui les _réalistes_; deux hérésies pleines de talents égarés, mais qui, en rentrant dans la vérité, feront faire de nouvelles conquêtes à la religion du goût et des lettres. Ces hérésiarques ne veulent que l'_émotion_, ils oublient que l'_émotion par le laid_ s'appelle tout simplement l'horreur. Nous voulons, nous, de l'_émotion et du beau_. Voilà pourquoi Shakspeare est leur idole, et pourquoi Racine est notre orgueil.

Quand nous ne voudrons qu'être émus, nous irons au pied d'un échafaud, et nous regarderons tomber la tête d'un supplicié sous le couteau qui glisse et qui tue; mais quand nous voudrons de l'émotion par le beau, nous irons assister à _Athalie_, écrite par Racine, récitée par Talma ou par Mlle Rachel.

Ajoutons que dans _Athalie_ ce n'est pas seulement le beau qui émeut l'esprit, c'est le divin qui pénètre le coeur. Ainsi Racine, pour qui _Athalie_ fut un acte de foi plus qu'une oeuvre d'art, n'est pas seulement arrivé à la beauté, ce ravissement de l'intelligence, mais à la sainteté, ce ravissement de l'âme.

Glorifions-nous donc à jamais d'être d'une nation qui a produit Racine, et de parler une langue où l'on a pu écrire _Athalie_.

LAMARTINE.

XVe ENTRETIEN.

3e de la deuxième Année.

ÉPISODE.

Dans les derniers jours de l'automne qui vient de finir j'allai assister seul aux vendanges d'octobre, dans le petit village du Mâconnais où je suis né. Pendant que les bandes de joyeux vendangeurs se répondaient d'une colline à l'autre par ces cris de joie prolongés qui sont les actions de grâce de l'homme au sillon qui le nourrit ou qui l'abreuve, pendant que les sentiers rocailleux du village retentissaient sous le gémissement des roues qui rapportaient, au pas lent des boeufs couronnés de sarments en feuilles, les grappes rouges aux pressoirs, je me couchai sur l'herbe, à l'ombre de la maison de mon père, en regardant les fenêtres fermées, et je pensai aux jours d'autrefois.

Ce fut ainsi que ce chant me monta du coeur aux lèvres, et que j'en écrivis les strophes au crayon sur les marges d'un vieux _Pétrarque in-folio_, où je les reprends pour les donner ici aux lecteurs.

LA VIGNE ET LA MAISON

PSALMODIES DE L'ÂME.

DIALOGUE ENTRE MON ÂME ET MOI.

MOI.

Quel fardeau te pèse, ô mon âme! Sur ce vieux lit des jours par l'ennui retourné? Comme un fruit de douleurs qui pèse aux flancs de femme Impatient de naître et pleurant d'être né? La nuit tombe, ô mon âme! un peu de veille encore! Ce coucher d'un soleil est d'un autre l'aurore. Vois comme avec tes sens s'écroule ta prison! Vois comme aux premiers vents de la précoce automne Sur les bords de l'étang où le roseau frissonne, S'envole brin à brin le duvet du chardon! Vois comme de mon front la couronne est fragile! Vois comme cet oiseau dont le nid est la tuile Nous suit pour emporter à son frileux asile Nos cheveux blancs pareils à la toison que file La vieille femme assise au seuil de sa maison!

Dans un lointain qui fuit ma jeunesse recule, Ma séve refroidie avec lenteur circule, L'arbre quitte sa feuille et va nouer son fruit: Ne presse pas ces jours qu'un autre doigt calcule, Bénis plutôt ce Dieu qui place un crépuscule Entre les bruits du soir et la paix de la nuit! Moi qui par des concerts saluai ta naissance, Moi qui te réveillai neuve à cette existence Avec des chants de fête et des chants d'espérance, Moi qui fis de ton coeur chanter chaque soupir, Veux-tu que, remontant ma harpe qui sommeille, Comme un David assis près d'un Saül qui veille, Je chante encor pour t'assoupir?