XI
Boileau n'avait rien d'une telle origine; c'était un fils du pavé d'une grande ville; il était né dans cette sombre cour du Palais, au bruit de la chicane, d'un père greffier; l'école avait été sa seule nourrice.
Voltaire, ce Boileau transcendant, ce Boileau qui donna au bon sens et au bon goût français des ailes plus vastes, plus hautes et plus légères, reconnaissait tout ce qu'il devait à son maître. Né comme lui et peu de temps après lui dans le même quartier de Paris et presque dans les mêmes conditions de famille, voici comment il en parle à près de quatre-vingts ans, dans un de ses plus gracieux accès de verve:
Boileau, correct auteur de solides écrits, Zoïle de Quinault et flatteur de Louis, Mais oracle du goût dans cet art difficile Où s'égayait Horace, où travaillait Virgile, Dans la cour du Palais je naquis ton voisin; De ton siècle éclatant mes yeux virent la fin: Siècle de grands talents bien plus que de lumière. Dont Corneille en bronchant sut ouvrir la carrière. Je vis le jardinier de ta maison d'Auteuil, Qui chez toi, pour rimer, planta le chèvrefeuil. Chez ton neveu Dongois je passai mon enfance, Bon bourgeois, qui se crut un homme d'importance. Je veux écrire un mot sur tes sots ennemis, À l'hôtel Rambouillet contre toi réunis, Qui voulaient, pour loyer de tes rimes sincères, Couronné de lauriers t'envoyer aux galères; Ces petits beaux esprits craignaient la vérité, Et du sel de tes vers la piquante âcreté. Louis avait du goût, Louis aimait la gloire; Il voulut que ta muse assurât sa mémoire, Et, satirique heureux, par ton prince avoué, Tu pus censurer tout, pourvu qu'il fût loué!
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Et moi je fais trembler dans mes derniers moments Et les pédants jaloux, et les petits tyrans. J'ose agir sans rien craindre, ainsi que j'ose écrire; Je fais le bien que j'aime, et voilà ma satire! Nous nous verrons, Boileau! tu me présenteras Chapelain, Scudéry, Perrin, Pradon, Coras. Mais je veux avec toi baiser dans l'Élysée La main qui nous peignit l'épouse de Thésée. Tandis que j'ai vécu, l'on m'a vu hautement Aux badauds effarés dire mon sentiment; Je veux le dire encor dans les royaumes sombres: S'ils ont des préjugés j'en guérirai les ombres! À table avec Vendôme, et Chapelle, et Chaulieu, M'enivrant du nectar qu'on boit dans ce beau lieu, Secondé de Ninon, dont je fus légataire. J'adoucirai les traits de ton humeur austère. Partons! dépêche-toi, curé de mon hameau; Viens de ton eau bénite asperger mon caveau!
On sent plus, dans ces vers du premier disciple de Boileau, la sautillante inspiration d'Horace que le pas grave et lourd de Boileau lui-même; mais on voit que Voltaire ne craignait pas plus que nous de confesser une sérieuse estime pour les services littéraires de celui qu'il nomme l'_oracle du goût_, dans un temps où le génie français était né avec Corneille, et où il allait périr, sans Boileau, dans les mignardises italiennes ou dans les rodomontades espagnoles de l'hôtel de Rambouillet.