XII
Nous ne raconterons pas la vie de Boileau.
Boileau d'ailleurs n'eut point de vie, car il n'eut ni aventures ni passions. La vie des poëtes est dans leur coeur; celui-là n'avait que de l'esprit. Toute sa vie est dans son bon sens. Il l'avait reçu de la nature, inné, incorruptible, inflexible. Les études sévères, seule consolation des infirmités précoces qui attristèrent son enfance et sa jeunesse, avaient appliqué en lui ce bon sens au bon goût dans les lettres. Quinzième enfant d'un père greffier du parlement, privé de bonne heure des soins et de l'affection de sa mère, opéré de la pierre à douze ans, nourri dans les colléges, ce dur et froid noviciat des enfants sevrés de leurs familles, jeté ensuite contre son gré dans des études de théologie et de jurisprudence dont les arguties lui répugnèrent, possesseur d'une petite fortune suffisant à la modestie de ses désirs après la mort d'un père laborieux; sans ambition, sans intrigue, sans chaleur dans l'âme, mais non sans amitié; amateur de tout ce qu'on appelle vertu par probité naturelle d'esprit et par ce penchant honnête qui est le bon goût de l'âme, il prit contre son siècle la plume de Caton le Censeur, et il écrivit des satires pour réformer le mauvais goût, comme, dans une autre fortune, il aurait pris la hache des licteurs pour réformer les mauvaises moeurs de sa patrie.
Il ne regarda de la vie que les livres; il s'attira de bonne heure la haine des mauvais écrivains, l'amitié des illustres. Il fut recherché de la cour sans s'y livrer; il honora dans Louis XIV l'autorité souveraine et la majesté du règne sans flatter dans le roi d'autre faiblesse que celle de la gloire. Il ne fut point courtisan comme Racine; il fut plus immaculé de complaisance que Bossuet, plus pur de tout manége que Fénelon, plus noblement désintéressé que Corneille, aussi dégagé d'orgueil et d'envie que Molière, exemple accompli du parfait honnête homme dans sa vie publique comme dans sa vie privée.
Retiré souvent dans sa petite maison de campagne d'Auteuil, dont il avait fait son _Lucretile_ à l'exemple d'Horace, il y cultivait à la fois ses plantes et ses livres; il y recevait, pendant l'été, à sa table frugale, mais décente, tout ce que la France possédait d'hommes vénérés par la vertu, illustres par le génie. On ferait son histoire par ses amitiés; elles étaient toutes pures, grandes ou glorieuses. Il vieillit ainsi jusqu'aux limites assignées par la nature aux plus longues vies, et mourut avec fermeté, comme il convient à un homme qui a beaucoup pensé au néant pompeux des choses humaines et à la grandeur des espérances au delà du tombeau.
Voilà Boileau comme homme; voyons Boileau comme écrivain.