‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 7 sur 137 · VII

VII

Le jeune homme répondait à ces soins pour son avancement dans les lettres au delà de ce que désiraient ses vénérables maîtres. Revenant sans cesse à Port-Royal pendant les vacances du collége d'Harcourt comme dans un foyer paternel, il s'y livrait avec une ardeur fiévreuse aux trois goûts que la nature et l'éducation avaient développés comme des instincts en lui: le goût de l'histoire qu'il satisfaisait dans Plutarque, le goût de la poésie qu'il nourrissait d'Homère et de Virgile, et enfin le goût de la tragédie, cette histoire poétique en drame dont il puisait les exemples dans les deux tragiques Sophocle et Euripide. Il passait des journées entières enfoncé dans les forêts qui entourent le monastère de Port-Royal, ces volumes à la main. Sa mémoire, aussi heureuse que son imagination était émue, s'imprégnait de ces belles harmonies de la poésie grecque, de cette musique passionnée du coeur humain.

Rien cependant n'indiquait encore en lui, par des explosions trop précoces de génie, une de ces natures qui font violence au temps et qui jaillissent d'elles-mêmes en éclairs de talent, révélateurs de hautes destinées. C'était un fruit de la culture plus encore que de la nature, un de ces esprits bien constitués, mais nullement prodigues, qui ont besoin d'exemples pour imiter et qui empruntent leur séve à toute l'antiquité pour grandir à la proportion des chefs-d'oeuvre antiques. Les premiers vers qu'il composa, à l'imitation des lyriques grecs et latins, sur la solitude des forêts, sur les charmes de la nature, sur la paix religieuse du monastère de Port-Royal; sur les hymnes traduites du Bréviaire, et enfin son ode sur le mariage du roi, intitulée la _Nymphe de la Seine_, sont des exercices très-ordinaires d'un novice de l'art, et des imitations très-pâles des odes de David ou de Pindare. L'oreille a déjà son harmonie, la conception n'a pas sa force, l'image n'a pas sa nouveauté, son relief et son coloris. Ce sont des balbutiements d'un disciple qui n'aura pas de longtemps l'accent de ses maîtres. L'étude attentive de ces premières poésies révèle le Racine futur tout entier, un fils de l'antiquité, non un fils de son siècle, un homme de renaissance, non de création, original plus tard, mais original seulement par la perfection.

Voilà ce qui a donné tant de prise contre cette gloire, dans ces derniers temps, à ses dénigreurs. Oui, son originalité la plus rare de toutes ne fut pas d'être neuf, elle fut d'être parfait. Mais le chef-d'oeuvre en tout genre n'est-il pas la plus merveilleuse des nouveautés, la nouveauté éternelle et suprême du beau, celle de Phidias, celle de Raphaël, celle de Racine? Passons: