‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 8 sur 137 · VIII

VIII

Le roi et la cour avaient goûté son ode de poëte lauréat sur la _Nymphe de la Seine_. Les solitaires de Port-Royal furent plus alarmés que flattés de ce succès de leur élève. Ils avaient la faiblesse, ainsi qu'on le voit dans les pensées de _Pascal_, de mépriser la poésie, sans doute comme une volupté de l'esprit qui avait trop d'attrait pour être innocente. Ils se hâtèrent d'éloigner le jeune Racine de la scène de ses premiers succès, de peur qu'il ne prît goût à ces vaines gloires, et de l'envoyer chez un de ses oncles, chanoine à Uzès, nommé le père Sionin. Cet oncle, chanoine et grand vicaire d'Uzès, possédait de riches bénéfices et se proposait d'en résigner un à son neveu aussitôt que ce neveu serait entré dans l'Église.

Racine se prêta pendant quelque temps, en apparence, à l'étude de la théologie, mais sa nature mondaine, légère et passionnée répugnait invinciblement à l'austérité de la vie sacerdotale. Il prit en aversion l'habit noir que son oncle lui faisait porter, les moeurs claustrales et la ville même d'Uzès. Il se renferma dans la solitude de ses pensées et de ses poëtes grecs, et il ébaucha, à l'insu de son oncle, la tragédie de la _Thébaïde_ ou des _Frères ennemis_; il méditait de la donner au théâtre à son retour à Paris. Les obstacles qu'il trouva dans le clergé d'Uzès et le refus d'un petit bénéfice ecclésiastique résigné en sa faveur par son oncle l'aigrirent de plus en plus contre l'Église et précipitèrent son retour à Paris.

C'était le moment de la gloire et de la faveur de Molière, génie jusque-là inconnu et avili par la mauvaise fortune. Racine se fit recommander à lui. Molière, incapable de jalousie et capable de toutes les bontés du coeur, le recommanda et l'introduisit à la cour. Une ode médiocre intitulée la _Renommée aux Muses_ lui valut des louanges de la bouche du roi et une gratification de sa main. L'adulation dans cette cour était plus vite reconnue et plus libéralement récompensée que le talent. Boileau, à qui Molière porta l'ode de son jeune protégé, l'estima assez pour y faire de sa main des corrections. Racine devint, par Molière, le disciple favori et l'ami de Boileau. La Fontaine, esprit naïf, gracieux, _discinctus_, pour nous servir de l'expression latine qui rend seule le débraillement de ce caractère, faisait déjà partie, souvent inaperçue, toujours muette, de cette société de grands esprits.

Leur crédit et surtout l'intervention amicale de Molière, directeur de théâtre, obtinrent la représentation de la _Thébaïde_ ou des _Frères ennemis_. Cette tragédie, toute composée de lambeaux mal cousus d'_Eschyle_, d'_Euripide_ et de _Sénèque_, qui avaient traité avant Racine le même sujet, ne fut excusée qu'à cause des beaux vers et de la jeunesse du poëte. On y sent la tension pénible d'un talent naissant qui veut s'élever, malgré la nature, à la concision héroïque et à l'enflure espagnole de Corneille. Mais c'était un enfant roidissant ses faibles muscles pour rappeler l'hercule du théâtre. Le nom de Racine se répandit par ce premier essai: cependant rien n'indiquait encore qu'un rival était né au poëte vieilli du _Cid_.