IV
Pour cela il lui fallait deux choses: une langue et un homme.
La langue latine s'était écroulée avec l'empire. Il s'était formé, de ses débris mêlés aux dialectes vulgaires des provinces romaines et de la Gaule méridionale, une langue usuelle, imparfaite, flottante, diverse, par laquelle on s'entendait tant bien que mal dans la conversation, mais sans pouvoir y graver ses pensées dans cette forme solide, convenue et uniforme, seule langue avec laquelle on puisse construire des monuments de style. Un latin corrompu était resté la langue de l'Église, de l'histoire, de la législation; l'italien était la langue du peuple. Les classes supérieures de la société parlaient les deux langues; mais le latin dépérissait chaque jour et la langue usuelle se perfectionnait. Il ne lui manquait plus que d'être adoptée par un grand esprit et d'être écrite dans une grande oeuvre pour se substituer facilement et triomphalement à la latinité posthume du monde romain maintenant gouverné par les papes.
Voilà pour la langue.
Quant à un homme de génie, il n'y en avait eu qu'un, selon nous, capable d'opérer cette grande révolution de la renaissance des lettres en Italie depuis Charlemagne. Cet homme était saint Thomas d'Aquin. Nous l'avons longtemps confondu, dans notre ignorance, avec ces orateurs et avec ces écrivains ecclésiastiques des siècles barbares, qu'on a, selon nous, élevés bien au-dessus de leur stature, dans ces derniers temps, en les comparant aux poëtes, aux orateurs, aux historiens, aux philosophes d'Athènes et de Rome. Ces Tacite, ces Démosthène, ces Cicéron, ces Homère et ces Virgile du cloître écrivaient à une époque obscure de transition à travers les ténèbres, entre les lettres classiques et les lettres des siècles des Médicis et de Louis XIV. Ils n'appartiennent guère qu'au sacerdoce et très-peu aux lettres profanes.
Mais, depuis qu'une étude plus approfondie nous a permis de mesurer, au moins par des fragments, les grandeurs de l'intelligence de saint Thomas d'Aquin, nous sommes resté convaincu que, si ce génie universel avait pu s'émanciper de la théologie scolastique et de la mauvaise latinité, il aurait donné, longtemps avant le Dante, un Dante, supérieur encore, à l'Italie. Fontenelle l'égalait dans son estime à Descartes. Quant à nous, nous n'hésitons pas à reconnaître dans ce précurseur des philosophes et des politiques modernes un esprit digne de converser d'avance et de loin avec Machiavel, avec Bacon, avec Montesquieu, avec Jean-Jacques Rousseau, esprit assez fécond et assez vaste pour porter de la même gestation un monde divin et un monde humain dans ses flancs, comme deux jumeaux de sa pensée. Les idées ont ainsi, comme la terre, de ces germinations de plantes précoces et étranges qui fleurissent en hiver. Saint Thomas fut un de ces phénomènes de végétation anticipée.
C'était un jeune gentilhomme de la noble maison de Landolfo d'Aquino. Il vivait dans l'opulence féodale au château de Rocca Secca. La passion de Dieu et de l'intelligence des choses divines, qui précipitait alors tant d'âmes dans la solitude, l'arracha, dans la fleur de son adolescence, au monde. On raconte que cette passion était si forte dans ce jeune homme qu'elle brisa avec violence tous les piéges tendus par sa famille pour le retenir, et qu'il poursuivit, un tison enflammé dans la main, une jeune fille d'une merveilleuse beauté que ses frères lui avaient fait apparaître dans sa chambre pour séduire ses yeux et son coeur. Entré dans l'ordre des Dominicains, il alla étudier à Paris sous Albert le Grand, théologien célèbre, alors que la théologie était la science unique. Devenu lui-même de disciple maître, il professa avec éclat à Paris, à Rome, à Naples. Le feu de l'étude le consuma avant l'âge, et il expira sur la route en se rendant en 1274 au concile de Lyon. Il n'avait encore que quarante-neuf ans. Les ouvrages laissés par ce philosophe, sans repos et sans limites, formèrent les bibliothèques des monastères et des universités du temps. Quelques-uns sont dignes d'en être exhumés, comme des monuments de force et de fécondité dans la pensée humaine.