‹ Cours familier de Littérature - Volume 03Chapitre 88 sur 137 · V

V

Neuf ans avant la mort de saint Thomas d'Aquin, en 1265, le Dante était à Florence. Esprit du même ordre, mais avec le don de plus qui élève la pensée jusqu'au ciel, la poésie. Son nom était _Alighieri_. Sa famille, attachée par tradition au parti guelfe, était patricienne et consulaire dans la république. Livré de bonne heure aux leçons de Brunetto Latini, sorte de Quintilien toscan qui professait la grammaire et la rhétorique à Florence et à Bologne, l'enfant fut nourri du lait âpre de la théologie scolastique. Cette nourriture ne lui fît pas perdre totalement le goût des lettres profanes. Il apprit le français sous Brunetto Latini, qui professait en cette langue; il apprit l'italien vulgaire dans les sonnets et dans les _canzone_ de quelques poëtes toscans qui commençaient à régulariser et à polir cet idiome naissant comme pour le préparer à un plus grand qu'eux. Tous chantaient exclusivement l'amour, cette éternelle inspiration du coeur. L'amour fut aussi le premier chant de cet enfant, dans l'âme duquel la passion idéale était éclose avant l'âge des passions terrestres.

Élevé dans la familiarité de la noble famille des _Portinari_, amie de la sienne, il couva, dès l'âge de onze ans, une sorte de pressentiment amoureux pour une jeune fille de cette maison, nommée Béatrice. Cette inclination fut mutuelle, quoique contrariée par les circonstances de famille. Elle remplit l'adolescence du Dante de songes, et son âge mûr de larmes. Béatrice mourut dans la fleur de sa beauté, à vingt-cinq ans. L'âme de Dante quitta en quelque sorte la terre avec elle, et on ne peut douter que ce ne fut pour suivre et pour retrouver l'âme de Béatrice qu'il entreprit plus tard ce triple voyage à travers les trois mondes surnaturels, enfer, purgatoire, paradis, où, sous le nom de théologie, il ne cherche et ne divinise au fond que son amante.

Ses vers, jusqu'à l'âge de trente ans et au delà, n'annonçaient pas le poëte souverain qui devait dans l'âge avancé se révéler en lui; c'étaient des sonnets et des _canzone_ sans nerf, sans naturel et sans grandeur, calqués sur les poésies amoureuses des poëtes secondaires de son temps. L'âge, la méditation et le malheur n'avaient pas encore donné à son âme cette sonorité grave et surhumaine, timbre sépulcral de sa seconde voix.

Les traditions de son père mort, la vocation de famille, les soins de sa mère _Bella_, femme éminente autant que tendre, enfin le courant des affaires et des passions d'une république, qui entraîne tous les citoyens notables dans les fonctions de l'État, lancèrent le jeune Alighieri dans les emplois et dans les dissensions de sa patrie. Nous n'écrivons pas ici sa vie, nous la réservons pour une autre place; nous ne faisons pas l'histoire, bien peu intéressante aujourd'hui, de ces agitations municipales de la vallée de l'Arno. Ces agitations ne sont grandes que lorsqu'elles influent sur le sort du monde. Dante aurait été peut-être un Gracque ou un Cicéron à Rome, il ne fut qu'un Gibelin de plus à Florence.