‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 125 sur 194 · II

II

Je ne veux cependant ni m'exalter ni m'abaisser outre mesure sous le rapport poétique. Il me semble que je me juge bien en convenant, avec une juste modestie, que je ne fus pas un grand poëte, mais en croyant, peut-être avec trop d'orgueil, que dans d'autres circonstances et dans d'autres temps j'aurais pu l'être.

Il aurait fallu pour cela que la destinée m'eût fermé plus hermétiquement et plus obstinément toutes les carrières de la vie active. Ma sensibilité et mon imagination, qui me poussaient violemment à l'action sous toutes les formes, auraient été refoulées en moi, et elles auraient fait explosion par quelque grande oeuvre poétique.

Si j'avais concentré toutes les forces de ma sensibilité, de mon imagination, de ma raison, dans la seule faculté poétique; si j'avais conçu lentement, écrit paisiblement, retouché sévèrement mon épopée sur un de ces grands et éternels sujets qui touchent à la fois à la terre et au ciel; si j'avais semé à travers les dogmes et les hymnes de la philosophie religieuse ces épisodes d'héroïsme, de martyres et d'amour qui font couler autant de larmes que de vers dans les épopées du Tasse, de Camoëns ou du Dante; si j'avais encadré mes drames épiques dans ces grandioses descriptions du ciel astronomique ou dans ces descriptions de la nature pastorale et maritime, de la terre et de la mer; si j'avais emprunté les pinceaux et les couleurs tour à tour des grands poëtes épiques de l'Inde, d'Homère, de Virgile, de Théocrite, et si j'avais répandu à grandes effusions toute la tendresse et toute la mélancolie de l'âme moderne d'Ossian, de Byron ou de Chateaubriand, dans ces sujets; je me flatte, sans doute, mais je crois, de bonne foi, que j'aurais pu accomplir quelque oeuvre, non égale, mais parallèle aux beaux monuments poétiques de nos littératures.

Il en a été autrement; il est trop tard pour revenir sur ses pas: _sic voluere fata!_ J'y pense souvent, je le regrette quelquefois; cependant, faut-il tout dire? je regrette bien davantage encore de n'avoir pas suffisamment agi que de n'avoir pas suffisamment chanté. Une grande destinée militaire, une grande destinée civique, une grande destinée oratoire, ou plutôt toutes ces destinées actives et littéraires à la fois, comme à Rome, auraient été bien plus selon ma nature. Ces regrets mêmes de l'action perdue sont une preuve pour moi que j'étais né bien plutôt pour l'action que pour la poésie. Qu'est-ce que l'action, en effet, si ce n'est une poésie réalisée?