‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 126 sur 194 · III

III

À l'époque où j'entrai dans la vie, Bonaparte était déjà consul. Ma famille m'interdisait de le servir; mes traditions paternelles m'auraient porté à la carrière des armes; il n'y fallait plus penser.

On se borna à me faire poursuivre ces études classiques, sans but déterminé, qui sont le premier aliment de nos intelligences et l'exercice de nos jeunes facultés. Le mécanisme des langues n'eut ni attrait ni difficulté pour moi jusqu'aux classes véritablement lettrées où l'on traduit et où l'on compose. Là, ce n'est plus la mémoire seulement, c'est l'intelligence, l'imagination et le goût qui entrent en jeu. Je commençai à trouver du charme dans ces leçons, parce que j'y trouvais l'exercice de ma propre imagination et de mon propre discernement. La poésie d'Homère, de Virgile, d'Horace, de Racine, de Boileau, de J.-B. Rousseau, entrait à petite dose choisie et épurée dans ces études. Cette langue antique, toute composée de syllabes sonores et d'images rayonnantes, m'étonnait et me ravissait; il me semblait n'avoir entendu jusque-là que des mots; mais ici c'était de la musique dans l'oreille, de la peinture dans les yeux, de l'enivrement dans tous les sens. J'étais comme un musicien inné à qui l'on ferait entendre pour la première fois un instrument à vent ou à cordes, où ses mélodies intérieures prennent tout à coup une voix réelle. J'étais comme un peintre encore sans palette, devant qui on découvrirait lentement _la Transfiguration_ de Raphaël.

C'était surtout la partie descriptive et pastorale de ces poésies et de ces images qui m'enivrait; c'est tout simple: j'étais né dans les champs; mes premiers spectacles avaient été les ombres des bois, les lits des ruisseaux, les grincements de la charrue faisant fumer les gras sillons au lever du soleil dans le brouillard d'automne, les génisses dans l'herbe, les chevreaux sur les rochers, les bergers et les bergères accroupis sur les gazons au pied des blocs de grès, à l'entrée des cavernes, autour des feux de broussailles dont la fumée bleue léchait la colline et se fondait dans le firmament. Je devais retrouver avec délices, dans les descriptions de Théocrite, de Virgile, de Gessner, les images connues et embellies par l'imagination de ces poëtes.

Et, à ce sujet, je ne puis m'empêcher de vous faire observer, en passant, que l'enfant, l'adolescent, le jeune homme, l'homme fait prendraient bien plus de goût à la littérature et à la poésie si les maîtres qui la leur enseignent proportionnaient davantage leurs leçons et leurs exemples aux différents âges de leurs disciples; ainsi, aux enfants de dix ou douze ans, chez lesquels les passions ne sont pas encore nées, des descriptions champêtres, des images pastorales, des scènes à peine animées de la nature rurale, que les enfants de cet âge sont admirablement aptes à sentir et à retenir; aux adolescents, des poésies pieuses ou sacrées, qui transportent leur âme dans la contemplation rêveuse de la Divinité, et qui ajournent leurs passions précoces en occupant leur intelligence à l'innocente et religieuse passion de l'infini; aux jeunes gens, les scènes dramatiques, héroïques, épiques, tragiques des nobles passions de la guerre, de la patrie, de la vertu, qui bouillonnent déjà dans leur coeur; aux hommes faits, l'éloquence, qui fait déjà partie de l'action, l'histoire, la philosophie, la comédie, la littérature froide, qui pense, qui raisonne, qui juge; la satire, jamais! littérature de haine et de combat, qu'il faut plaindre l'homme d'avoir inventée!

Un enseignement littéraire ainsi gradué sur l'âge, sur le goût, sur les forces, sur la température des années de notre vie auxquelles elle s'adapte rationnellement, donnerait à l'enfance, à l'adolescence, à la jeunesse, à l'âge mûr, un attrait bien plus naturel et bien plus universel pour les belles choses de l'esprit en harmonie avec l'âge et le sexe des disciples.

Mais revenons aux circonstances qui me prédisposèrent moi-même à la poésie.