IX
Mais, s'il y avait encore des murs entre la nature et moi, au moins il y avait au delà de ces murs l'horizon champêtre et pittoresque dont j'ai parlé tout à l'heure. Mes pensées l'habitaient avec mes regards. Mon lit, dans le dortoir élevé, était à l'angle de la vaste salle, auprès d'une fenêtre ouvrant sur le coteau et sur les prairies en pente à demi voilées de saules et de frênes; au printemps, les senteurs des fleurs de pêchers, de vignes, d'amandiers, y montaient pour m'enivrer des suaves réminiscences de mon pays. J'y entendais le rossignol darder dans la nuit taciturne ces notes tantôt éclatantes, tantôt plaintives, qui semblent avoir, dans une seule voix, toutes les consonnances de la joie et de la tristesse de la nature. Ces notes plongent si avant dans le coeur que l'oiseau-poëte de l'amour est aussi l'oiseau-poëte de l'infini. Comment un si petit coeur peut-il contenir, exprimer, remuer de telles ondes de sensations dans l'air qu'il remplit de ses gémissements ou de ses hymnes?
Les vents sonores qui sortent des forêts, et qui semblent conserver les bruissements de leurs feuilles, tintaient par bouffées contre les vitres et me faisaient frissonner de délices et de souvenirs dans ma couche. Quand la lune se répandait comme une silencieuse inondation de la lueur du ciel sur les prairies, je me soulevais sur le coude pour m'égarer en idée d'arbre en arbre et de ruisseau en ruisseau dans ces vallées; des flots de pensées, ou plutôt d'ombres de pensées, montaient de ces horizons à mon âme. Je ne pouvais plus m'endormir; je plaignais ceux qui dormaient à côté de moi, et j'écoutais avec une secrète pitié la respiration régulière de toutes ces poitrines assoupies, qui répondaient du dedans aux mélodies des oiseaux, des moissons, des feuillages, des cascades du dehors. Il y avait alors en moi des océans de choses vagues dont je ne savais ni la nature ni le nom, et qui étaient déjà poésie.
J'ai conservé par hasard et j'ai retrouvé récemment, au fond d'une vieille malle pleine de papiers à demi rongés des rats dans le grenier de mon père, quelques vers au Rossignol de ces nuits d'été à Belley, que je ne me souvenais pas d'avoir composés; mais l'écriture à peine formée, le papier jaune et raboteux du collége attestent bien que ces vers furent un des premiers jeux de mon imagination. Je vous demande indulgence pour les rimes et pour les césures; mais j'y découvre déjà le germe de la mélancolie, cet infini du coeur, qui, ne pouvant pas s'assouvir, s'attriste.
Que dis-tu donc à la lune, Pauvre oiseau qui ne dors pas? Cesse ta plainte importune; Silence, ou gémis plus bas.
Tu vois bien qu'elle n'écoute Ni la cascade, ni toi, Et qu'elle poursuit sa route Sans te répondre; mais moi,
De la fenêtre où je veille, Tout pensif, à tes accords, Pendant qu'ici tout sommeille, Mon âme s'enfuit dehors.
Ah! si j'avais donc tes ailes, Ô mon cher petit oiseau! Je sais bien où tu m'appelles, Mais regarde ces barreaux!...
Je crois que mes soeurs absentes T'ont dit là-bas leur secret, Et que les airs que tu chantes Sont tristes de leurs regrets.
Ah! dis-moi de leurs nouvelles, Gris messager de la nuit; Sous l'églantier rose ont-elles, Au printemps, trouvé ton nid?
Ont-elles penché leur tête Et jeté leurs cris joyeux En voyant, tout inquiète, Ta femelle sur ses oeufs?...
Ont-elles épié l'heure Où tes petits sont éclos, Tout près de notre demeure, Pour jouir de tes sanglots?
Dis-moi si tu les vois toutes Folâtrer, comme jadis, Dans l'herbe où tu bois les gouttes Qui tombent du paradis.
Dis-moi si le sycomore Prend ses feuilles de printemps; Si ma mère y vient encore Garder ses jolis enfants;
Si sa voix, qui les appelle, A des accents aussi doux; Si la plus petite épelle Le livre sur ses genoux;
Si sa harpe dans la salle Fait toujours, à l'unisson, Tinter, comme une cigale, Les vitres de la maison;
Si la source où tu te penches, Pour boire avant le matin Dans le bassin des pervenches, Jette un sanglot argentin;
Si ma mère, qui l'écoute, En retenant mal ses pleurs, De ses yeux mêle une goutte À l'eau qui pleut sur ses fleurs;
Et si ma soeur la plus chère, En regardant le ruisseau, Voit l'image de son frère Passer en rêve avec l'eau.
Je ne lus ces vers qu'à mes deux amis, Aymon de V.... et Louis de V..... Ils se récrièrent sur mon prétendu talent; ils copièrent mon chef-d'oeuvre pour le montrer à leurs parents; mais nous nous gardâmes bien de le laisser voir à nos maîtres, car on nous interdisait avec raison de composer des vers français avant d'avoir des idées ou des sentiments à exprimer dans cette langue. L'amusement oiseux de la césure et de la rime nous aurait dégoûté des études élémentaires et sérieuses auxquelles on appliquait nos mémoires et notre intelligence. Cependant l'encouragement de mes deux amis plus âgés que moi suffisait pour me confirmer dans le goût prématuré des vers.