XVIII
M. de Chateaubriand venait de faire paraître alors le _Génie du Christianisme_. Le siècle militaire incarné dans Bonaparte allait s'incarner littérairement dans cet écrivain; tout était réaction en France depuis la caserne jusqu'aux académies. Il fallait un décorateur du passé qu'on voulait faire revivre et régner sous ses deux formes de trône absolu et d'autel populaire; l'auteur du _Génie du Christianisme_, grand poëte qui cherchait un poëme, s'offrit avec ses magiques pinceaux. Il fit un prodige d'imagination, il éblouit et il enchanta le monde avec son livre, il fut le génie des Ruines, tout paré de fleurs sépulcrales, de souvenirs, de traditions, de mystères, de sentiment, opposant le coeur à l'esprit, et reconstruisant le vieux temple avec ses débris; il fut l'Esdras du christianisme après la captivité de Babylone.
Le gouvernement le favorisait sous main; M. de Fontanes était le lien caché entre le trône nouveau et l'antique autel. Ami et patron de M. de Chateaubriand, il présentait le poëte au soldat. Le soldat et le poëte s'entendirent au premier mot.
On a prétendu qu'il y avait eu antagonisme de nature et de tendance entre ces deux hommes du passé, Bonaparte et M. de Chateaubriand: rien n'est plus faux; ces deux hommes s'entendaient à merveille alors. Refaites-moi un temple avec votre poésie, disait le consul au poëte, je vous referai un trône avec mon épée. Et le _Génie du Christianisme_ ne tarda pas à paraître.
Le poëte, récompensé par le consul, ne fut nullement retenu alors par le royalisme qu'il manifesta depuis pour les Bourbons; il entra hardiment par un emploi diplomatique à Rome, et ensuite dans le Valais, dans la fortune de Bonaparte.
Bonaparte, devenu Napoléon, fut présenté comme un nouveau Cyrus au monde, dans l'exorde du discours à l'Académie française de M. de Chateaubriand.
Les jésuites, très-favorisés alors par l'empire et par le cardinal Fesch, oncle de Napoléon, saluèrent le _Génie du Christianisme_ avec moins d'enthousiasme que le parti de l'empire et que le parti royaliste ne l'avaient salué; ils ne se dissimulèrent pas que le secours apporté en apparence par ce livre à la religion était un secours dangereux, plus poétique que chrétien, et que les sensualités d'images et de coeur par lesquelles l'écrivain alléchait, pour ainsi dire, les âmes, étaient au fond très-opposées à l'orthodoxie littérale et à la sévérité morale de dogme et de l'esprit chrétien. Mais, tout en élaguant très-prudemment du livre les parties romanesques ou passionnées trop propres à allumer ou à efféminer les passions précoces de leur jeunesse, ils le laissèrent circuler à demi-dose dans leurs colléges. Un abrégé en deux volumes, épuré d'_Atala_, de _René_ et de plusieurs autres chapitres trop remuants pour des âmes déjà émues, furent mis par eux dans les mains de leurs maîtres d'étude. À titre de professeur de belles-lettres, le père Béquet posséda le premier exemplaire. Il était trop ravi pour renfermer en lui-même son ivresse, et trop communicatif pour ne pas nous associer à son bonheur.