‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 157 sur 194 · XXVI

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Aussi les oeuvres de M. de Chateaubriand furent-elles un des premiers livres sur lesquels nous nous précipitâmes comme sur la proie de nos imaginations à la fin de nos études, en rentrant dans les bibliothèques de famille. Je dirai ailleurs, en examinant le mérite de ce grand prestidigitateur de style, ce que _René_ et _Atala_, _les Martyrs_ donnèrent de délires à mon imagination; mais je dois dire aussi que, dès ces premières lectures au collége, tout en étant plus ému peut-être qu'aucun autre de mes condisciples de la peinture, de la musique et surtout de la mélancolie de ce style, je fus plus frappé que tout autre aussi du défaut de raisonnement, de naturel et de simplicité qui caractérisait malheureusement ces belles oeuvres. Je me souviens qu'un jour, assis avec quatre de ces condisciples sur un tronc d'arbre au bord du Rhône, nous lûmes pendant toute la récréation quelques chapitres du _Génie du Christianisme_ et que nous en fûmes émus jusqu'aux larmes d'admiration. Quand le livre fut fermé, nous nous interrogeâmes les uns les autres sur nos impressions réfléchies; tout le monde s'écria que c'était le plus beau des livres qui fût jamais tombé sous nos yeux dans le cours de nos lectures.--Et toi? me demandèrent mes camarades.--Moi, répondis-je, je pense comme vous; c'est bien beau, mais ce n'est pas du vrai beau encore.--Et pourquoi? ajoutent-ils.--Parce que c'est trop beau, répondis-je, parce que la nature y disparaît trop sous l'artifice, parce que cela enivre au lieu de toucher, et s'il faut tout vous dire en un mot, ajoutai-je, parce que les larmes que nous venons de verser en lisant ces pages sont des larmes de nos nerfs et non pas des larmes de nos coeurs.

Mes amis se récrièrent alors sur la sévérité de ce jugement précoce, qu'ils ont ratifié depuis; ils m'ont rappelé bien souvent plus tard cette précocité de bon sens qui se laissait séduire, mais qui ne se laissait pas tromper par ce grand génie de décadence.

Cependant M. de Chateaubriand fut certainement une des mains puissantes qui m'ouvrirent dès mon enfance le grand horizon de la poésie moderne.