‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 176 sur 194 · VI

VI

Les moeurs, les travaux, les loisirs, les habitudes à la fois dignes et rurales que nous avions là sous les yeux, étaient bien propres à nous façonner l'âme et les sens à la vie antique et patriarcale des hommes homériques de l'_Odyssée_. Le château était une tribu dont le chef grec ou le scheik arabe était notre oncle; les maîtres et les serviteurs y vivaient presque dans l'égalité et dans la familiarité de la tente antique; la différence n'était que dans la diversité des soins et des travaux. L'autorité, établie d'elle-même par l'habitude et par le respect, avait à peine besoin du commandement pour être obéie. Chacun des nombreux serviteurs du château allait de soi-même à ses fonctions, comme les troupeaux à qui l'on ouvre l'étable vont d'eux-mêmes, ceux-ci au joug, ceux-ci aux chars, ceux-ci aux pâturages. Presque tous étaient nés ou avaient grandi dans la maison. Une hiérarchie naturelle et ascendante faisait, année par année, passer le berger d'agneaux au rang de berger de génisses, de berger de génisses au rang de toucheur de boeufs, du rang de toucheur de boeufs à celui de valet de charrue, du rang de valet de charrue à celui de conducteur de chevaux, chargé d'aller toutes les semaines conduire aux marchés les chars de grains et d'en rapporter le prix au maître. Il en était de même pour les ouvriers bûcherons, tous habitants du village voisin: les hommes mûrs abattaient les chênes avec la hache, les enfants ébranchaient l'arbre abattu, les femmes et les filles liaient les fagots et les entassaient par douzaines sur les clairières. Il en était de même aussi pour les moissons et pour les foins; chacun avait sa fonction proportionnée à son sexe, à sa force, à son aptitude, à ses années: les uns maniaient la faux à l'heure de la rosée; les autres, la faucille à l'heure où la paille sèche brûle la plante des pieds; ceux-ci nouaient la gerbe, ceux-là la chargeaient sur les chariots; les jeunes filles éparpillaient sur la pelouse tondue le sainfoin coupé et suspendu aux dents de bois de leur râteau; les enfants, les glaneuses cueillaient çà et là les épis et les herbes oubliés, pour en rapporter de maigres fascines sous leurs bras; d'autres se suspendaient à droite et à gauche aux ridelles du char pour le tenir en équilibre dans le chemin raboteux et pour empêcher le monceau d'épis de crouler en route avant d'arriver aux granges.