‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 178 sur 194 · VIII

VIII

La tonte des brebis, le lavage des agneaux dans le bassin d'eau courante; la dernière gerbe qui arrivait dans l'aire sur le dernier char de la moisson, festonné de bleuets, de pavots, de guirlandes de chêne; la dernière gerbe battue, dont on apportait le grain dans une écuelle au maître du château pour la répandre sous ses pas et pour qu'il remplît à son tour l'écuelle vide de petites monnaies pour les batteurs; la visite des étables, où les boeufs, les vaches, les taureaux, liés aux mangeoires par de grosses cordes, étalaient leurs flancs luisants et leurs litières dorées, témoignages des soins et de la propreté des bouviers; les écuries des chevaux de trait, tapissées de harnais aux boucles de cuivre aussi éclatantes que l'or, le bruit de leurs mâchoires qui moulaient l'orge, la fève ou l'avoine entre leurs dents, délicieuse musique des râteliers bien garnis aux heures où le laboureur détèle trois fois par jour ses attelages; les mugissements lointains des boeufs de labour répercutés d'une colline à l'autre, le matin avant que le soleil se lève; les cris intermittents de l'enfant qui les chatouille de la pointe de l'aiguillon; les claquements du fouet du charretier qui revient à vide de la ville où il a déchargé ses sacs de blé; le roucoulement perpétuel des pigeons sur le toit du colombier ou sur la paille des basses-cours, ou ils disputent l'épi mal vidé aux poules ou aux passereaux; les fêtes champêtres au château, fêtes qui marquaient pour les serviteurs et pour les mercenaires des hameaux voisins la fin de chaque travail essentiel de l'année; les danses dans la grande salle délabrée quand la pluie ou le froid s'opposait aux danses sur les pelouses des parterres; les préférences naissantes, les inclinations devinées, avouées, combattues, ajournées, triomphantes enfin entre les jeunes serviteurs de la ferme et les jeunes servantes de la maison; les aveux, les fiançailles, les noces, les joies des épousées devenant la joie et l'entretien de toute la tribu; enfin ces repos et ces silences complets des dimanches d'été succédant aux bruits de la semaine, silences délassants pendant lesquels on n'entendait plus autour du château et jusqu'au fond des bois que le bourdonnement des abeilles sur le sainfoin autour des ruches et le ruminement assoupissant des boeufs couchés sur les grasses litières dans les étables; toutes ces scènes de la vie privée, quoique vulgaire, rurale, domestique, n'étaient-elles pas aussi riches de véritable poésie épique ou descriptive que les scènes de la vie publique dans l'_Iliade_, que les tentes des héros, les conseils des chefs, les champs de bataille d'Ilion?

C'est ce qu'Homère, le poëte complet, le poëte suprême, le poëte du coeur autant que le poëte des yeux, avait merveilleusement senti bien avant nous. C'est pourquoi il avait fait d'abord l'épopée héroïque dans l'_Iliade_, puis l'épopée intime, privée, domestique, dans l'_Odyssée_, et c'est pourquoi (car plus l'homme se rapproche du coeur, plus il est pathétique et intéressant), c'est pourquoi cette seconde épopée d'Homère, l'_Odyssée_, est mille fois plus pénétrante au coeur que l'_Iliade_; c'est pourquoi on lit une fois l'_Iliade_ et on relit sans cesse l'_Odyssée_. L'_Iliade_, c'est une scène de la vie des guerriers ou des princes; l'_Odyssée_, c'est notre vie de tous les jours à tous! L'_Iliade_, c'est le camp, l'_Odyssée_, c'est la maison! Ouvrez la maison, vous ouvrez le coeur de l'homme! Éclairez cette maison et ce coeur de l'homme des rayons de la poésie divine d'Homère, et vous y découvrirez des trésors mystérieux de moeurs, de pittoresque et de sentiment qui dépassent mille fois ceux de la vie héroïque. Pour qui sait voir et sentir, la nature a mis la poésie partout, comme le feu caché dans les éléments; il ne s'agit que de frapper le caillou pour que la flamme jaillisse; il ne s'agit que de toucher juste le coeur pour que la poésie en découle à grandes ondes comme le sentiment.