IX
Toute cette poésie de la vie domestique, tout ce beau poëme du foyer de famille, dont nous étions à notre insu témoins et acteurs dans notre Ithaque de Bourgogne, nous pénétrait jusqu'à la moelle de ses émotions. Ces émotions, qui n'étaient que les émotions de la nature et du coeur pour nous, auraient été les émotions de l'art pour un grand poëte primitif. C'étaient des pages de _la Bible_, c'étaient des pages d'Homère que ces journées. Nous l'ignorions, parce que nous étions trop enfants pour découvrir l'art suprême sous les simplicités de la vie paysanesque dont nous faisions partie; notre mère, aussi sensible et plus intelligente que nous, ne l'ignorait pas. Très-versée par les habitudes de sa piété dans _la Bible_, très-teinte des couleurs homériques dans son imagination par ses lectures de jeunesse sous des maîtres illustres, on voyait, à sa physionomie fine et sous-entendue devant les grandes scènes de la vie rurale, qu'elle en jouissait aussi naïvement que nous par le coeur, mais plus littérairement que nous par l'esprit.
À chacun de ces beaux ou gracieux tableaux des labours, des semailles, des foins, de la moisson, des glaneuses, des chars fleuris, des repas champêtres, des moutons rentrant ou sortant de la bergerie sous la garde des chiens, des taureaux présentant leur cou nerveux aux jougs entrelacés de feuillages pour écarter de leurs yeux les mouches; à ces épisodes des danses sur l'aire, des noces villageoises, et des cérémonies religieuses qui poétisent tout en rattachant tout au premier anneau qui porte le monde, une allusion inattendue à une de ses lectures, une citation d'un verset des Écritures, d'un vers traduit d'Homère ou de Virgile, d'un passage de Fénelon ou de Bernardin de Saint-Pierre, s'échappait comme involontairement de ses lèvres et gravait dans notre mémoire une empreinte juste et pittoresque du spectacle que nous avions sous les yeux.
On voyait que cette belle nature rustique, dont nous n'apercevions que la face extérieure, lui apparaissait double à elle, d'abord dans cette nature elle-même, et ensuite dans un miroir écrit de cette nature qui la reflétait à son âme.
Ce miroir, c'était un de ces livres dont elle faisait sa lecture ordinaire pendant que nous courions dans les prés ou dans les bois, car tous les livres au fond ne sont que des miroirs: celui qui ne sait pas lire ne voit qu'un monde; celui qui sait lire en voit deux.