‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 181 sur 194 · XI

XI

Mais cette mère de famille d'une sensibilité si juste et si exquise jouissait plus qu'une autre, par cette justesse et par cette délicatesse de sensibilité, des oeuvres de l'art antique. La nature et le coeur humain s'y révèlent, avant l'âge des déclamations et des affectations littéraires, dans toute la simplicité et dans toute la naïveté du premier âge, de cet âge d'innocence des livres, si l'on ose se servir de cette expression.

Le lyrisme la touchait peu: il tient de trop près à la démence. L'enthousiasme qui extravague entre ciel et terre sur des flots d'images, d'apostrophes, d'éjaculations, n'est au fond qu'une sublime démence du génie. Il éblouit beaucoup les yeux, il dit peu de chose au coeur, à moins qu'il ne soit prière et qu'il ne fonde en larmes comme la nuée éclatante fond en eau, comme David fondait en gémissements sur sa couche de cendres.

Mais la poésie épique la ravissait en extase, et non pas tant la poésie héroïque, comme l'_Iliade_ et l'_Énéide_, dont les personnages et les aventures sont trop dissemblables à nos conditions et trop loin du coeur, mais la poésie épique de _la Bible_ ou de l'_Odyssée_. Ces poëmes soulèvent la toile de l'entrée de la tente dans le désert, ils entr'ouvrent la porte de la maison dans la cité antique; ils y surprennent, dans la vie commune et dans le secret de toutes les familles, une poésie qui sort de terre comme la fontaine de Siloé, dans _la Bible_, sort de l'antre, sans fracas, sans tonnerre et sans éclair, semblable à un hôte qui vient à petit bruit.

Ce sont là les peintures qui, sans l'enlever aux réalités de sa vie de mère de famille et de maîtresse de ménage rustique, la ravissaient dans ce monde antique, profane ou sacré; elle y retrouvait les mêmes moeurs, les mêmes images et le même coeur humain que dans sa maison. C'est par ces tableaux naïfs, pathétiques, si propres à colorer de couleurs vraies et à toucher de sentiments justes l'imagination et le coeur des enfants, qu'elle voulut à cette époque nous lire elle-même l'_Odyssée_ d'Homère. L'_Odyssée_ est l'histoire de toutes les fidélités du coeur aux devoirs naturels: fidélité du père, dans Ulysse, à sa patrie et à sa famille; fidélité de l'épouse, dans Pénélope, à son mari; fidélité du fils, dans Télémaque, à son père; fidélité des serviteurs, dans Eumée, à son roi; fidélité de l'esclave, dans Euryclée, à sa maîtresse; fidélité du chien lui-même, dans Argus, à son maître; et tout cela dans un cadre immense de paysages, de scènes champêtres, de scènes maritimes, de moeurs diverses, mais toutes fraîches et primitives, qui rendent la bordure aussi intéressante que le sujet.