‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 184 sur 194 · XIV

XIV

Elle reprit et s'arrêta bientôt après à ces vers où Homère raconte l'entrée de Télémaque dans le palais de sa mère Pénélope. Minerve vient d'y arriver sous la figure d'un étranger.

«Télemaque, conduisant son hôte, le débarrasse de sa lance, la pose d'abord contre une colonne, puis la place dans l'armoire luisante où sont rangées les lances d'Ulysse, son père. Il le conduit vers un siège qu'il recouvre d'un beau tapis de lin, orné de riches broderies; au-devant du siège était un tabouret pour reposer ses pieds... Alors une servante, portant à deux mains une aiguière d'or, verse l'eau qu'elle contient dans un bassin d'argent, pour que Télemaque et son hôte y lavent leurs mains. Elle dresse ensuite devant eux une table polie. La femme chargée des provisions dans le palais y dépose des pains et des mets nombreux; un autre serviteur apporte des plats lourds de diverses espèces de viandes. Il leur distribue des coupes d'or; un héraut s'empresse d'y verser le vin.»

--«Ne diriez-vous pas, mes enfants, reprit notre mère, que ces usages domestiques, qui existaient il y a plus de trois mille ans, sont d'hier? Ne vous semble-t-il pas que vous assistez à la réception que votre père ou votre oncle font à un de leurs voisins de distinction, quand ils le reçoivent au château, fatigué d'un voyage ou d'une chasse? Ne reconnaissez-vous pas la femme de charge qui tient les clefs de l'office? la jeune servante qui porte l'eau et la cuvette dans les chambres des étrangers? le domestique qui va déterrer le flacon de vin vieux, dans le sable du caveau, et qui le verse dans le verre avant qu'on s'asseye à table? puis les serviteurs qui apportent de la cuisine les plats de viande et de légumes dans la salle à manger? Tout cela est aussi vulgaire que ce que vous voyez tous les jours sans y prendre garde. Mais tout cela n'est-il pas rendu dans ces vers avec tant de vérité que cela frappe vos imaginations comme si vous assistiez pour la première fois à cette scène d'intérieur, et que la simplicité même des détails et des expressions en relève à vos yeux la naïve beauté? Cela ne vous apprend-il pas qu'il y a autant d'intérêt et de ce qu'on appelle poésie dans la domesticité d'une maison bien tenue que dans la solennité des actes de la vie héroïque, et que tout le génie de celui qui raconte une histoire ou un poëme comme celui-là est de faire sortir, par la fidélité de sa description, ce que Dieu a mis de grâce, de beauté, de dignité et de sentiment en toute chose humaine? En un mot, ne sentez-vous pas pour la première fois que tout est poésie dans la nature, et que nous-mêmes, qui ne nous en doutons pas, nous sommes peut-être, à notre insu, un tableau d'intérieur aussi intéressant et aussi pittoresque, si nous étions aussi bien peints par un Homère que Télémaque et son hôte Mentor? Cette source, ces beaux arbres, cet étang qui brille entre les joncs, ces hirondelles qui y boivent au vol, votre père, votre oncle qui se reposent dans des attitudes pensives sur ces bancs, vous-mêmes qui m'écoutez, les yeux ouverts, au pied de ces peupliers qui se balancent sur vos têtes blondes, moi enfin, mon livre antique à la main, qui vous raconte des choses antiques et toujours jeunes, tout cela ne serait-il pas au besoin une scène d'Homère, s'il y avait un Homère parmi nous? Mais poursuivons.»

Elle nous lut alors la conversation de table entre Télémaque et son hôte divin; comment les prétendants à la main de Pénélope abusent du veuvage de cette mère pour ruiner et déshonorer sa maison; comment Minerve, sous la figure de l'hôte, s'indigne de cette obsession et engage Télémaque à équiper un vaisseau pour aller à la recherche de son père; comment, s'il n'a pas le bonheur de le retrouver, il reviendra lui-même, plus grand et plus robuste, à Ithaque, où il immolera par sa force ou par sa ruse les indignes persécuteurs de Pénélope; comment Pénélope, entendant de sa chambre haute le chantre Phémius chanter devant ses prétendants le retour des Grecs du siège de Troie, descend les escaliers du palais, suivie de ses servantes, s'arrête, modeste et voilée, appuyée sur le montant de la porte et les yeux humides de larmes, en pensant à Ulysse qui n'est pas revenu avec les Grecs; comment elle supplie Phémius de changer le sujet trop triste de ses chants; comment Télémaque, déjà rusé comme son père, feint de gourmander respectueusement sa mère, pour qu'elle rentre dans sa chambre. «Laissez chanter ce qu'il veut à ce poëte: les chants les plus nouveaux sont toujours ceux que les hommes rassemblés préfèrent; retournez dans votre appartement; reprenez vos travaux habituels, la toile et le fuseau. Le droit de parler appartient à tous les hommes, et surtout à moi, car c'est à moi qu'appartient par ma naissance l'autorité dans cette maison!»

Pénélope, ravie en secret d'admiration, retourne dans sa chambre haute avec ses servantes; elle y pleure, en souvenir de son époux absent, jusqu'à ce que le sommeil pèse enfin sur ses paupières.

Nous nous récriâmes d'admiration, nous autres enfants, sur cette tendresse et sur cette douleur voilée de Pénélope, sur cette feinte habile et respectueuse du fils. «C'est ainsi que je ferais, dis-je à demi-voix.--C'est ainsi que j'aurais fait, dit ma mère; je me serais fiée à mon fils; je ne me serais pas offensée d'un manque de respect dont j'aurais compris l'intention pieuse; je m'en serais rapportée à lui pour venger la femme et la maison de son père.» Les plus jeunes soeurs avaient les larmes aux yeux, en comprenant, à la voix de leur mère, ce qu'elles n'avaient pas bien compris d'abord. Mon père et son frère souriaient d'orgueil à ce tableau de famille.