‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 185 sur 194 · XV

XV

Le premier chant finit avec le jour. Notre mère appuya avec accent sur les détails intimes et domestiques du coucher du fils d'Ulysse.

«Il se retire enfin dans la vaste chambre qui lui avait été construite dans l'enceinte de la cour, à une place où il pouvait tout voir autour de lui. C'est là qu'il va chercher le repos, roulant dans sa tête une foule de pensées. À côté de lui Euryclée portait des flambeaux éclatants,--la sage Euryclée, fille d'Aps, elle que Laërte, le père d'Ulysse, avait achetée jadis de ses propres richesses, et, quoiqu'elle fût encore alors presque dans l'enfance, il donna vingt taureaux pour l'obtenir. Il l'honora dans sa maison à l'égal d'une chaste épouse et ne partagea jamais sa couche.--En ce moment elle porte les flambeaux éclatants devant Télémaque. De toutes les servantes de sa mère, c'est elle qu'il aimait le plus, parce qu'elle l'avait élevé pendant qu'il était encore enfant. Elle ouvre les portes de sa chambre solidement bâtie. Télémaque s'assied sur le bord du lit et quitte sa souple tunique; il la remet aux mains de cette femme soigneuse; Euryclée plie délicatement la tunique, la suspend à la cheville du lit et se hâte de sortir de la chambre. Elle retire à elle la porte par l'anneau d'argent, puis elle abaisse le pêne en tirant la courroie.

«C'est là que durant la nuit entière Télémaque, recouvert de la fine toison tissée des brebis, roule en lui-même le plan du voyage que lui conseille Minerve.»

--«Que pensez-vous d'Euryclée, mes enfants? nous demanda notre mère après avoir fermé le livre. Chacun de nous, chacun de vous n'a-t-il pas eu son Euryclée, cette seconde mère des enfants de la maison, par l'habitude de les avoir vus naître, par le lait ou les soins qu'elle leur a donnés tout petits, par le plaisir qu'elle a eu en les voyant grandir, par l'orgueil qu'elle a en les voyant grands et respectés dans la maison? Euryclée, n'est-ce pas exactement ma Jacqueline, sur les mains de qui vous m'avez vue pleurer quand elle revient tous les ans me visiter du fond de son village? Elle s'y repose dans la petite maison que votre père lui a achetée par tendresse pour moi. Euryclée, n'est-ce pas votre Philiberte, qui vous a portés tous à votre tour dans son tablier, qui vieillit avec nous, et qui me remplacerait auprès de vous et de votre père si je venais à mourir avant elle? N'est-ce pas elle qui porte la lampe dans vos chambres quand vous allez vous coucher et qui suspend à la cheville du lit les vêtements pliés avec économie.

«Est-ce qu'Homère a vécu avec nous pour connaître ainsi tous les secrets de la domesticité et de coeur qui caractérisent notre famille? Non, mais c'est qu'il a vécu par son coeur sensible et par son génie observateur dans toutes les familles; c'est que tous les lieux et tous les temps se ressemblent par ces intimités de la maison et par ces mystères d'intérieur qui sont les mêmes pour tous les hommes pétris de la même chair et du même sang par la même nature!»

Et nous ajournâmes, tout étonnés, au lendemain la lecture de ce livre délicieux, où il nous semblait nous lire nous-mêmes.