‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 24 sur 194 · VI

VI

Écoutons le poëte.

Il décrit d'abord, en vers qui frissonnent, l'ouragan glacé par lequel sont éternellement fouettées et entraînées dans un océan tumultueux de frimas les ombres dont le feu de l'amour ici-bas consuma les sens et les âmes. Le Dante est ému et attendri; la pitié lui fait oublier le crime. Il se souvient d'avoir aimé, il aime encore.

«Ô poëte!» dit-il à son guide Virgile, «je serais curieux d'adresser la parole à ces deux âmes qui semblent inséparables et qui cèdent si légèrement à l'haleine du même vent qui les emporte à travers l'espace!» Et le poëte à moi: «Observe,» me répondit-il, «le moment où elles vont passer le plus près de toi, et alors prie-les au nom de cet amour qui les entraîne encore réunies l'une à l'autre; elles ne résisteront pas à un tel appel, elles viendront à toi!»

«Et aussitôt que le vent qui les chassait les eut rapprochées de moi: «Ô âmes en peine!» leur criai-je, «daignez venir nous parler, si cela vous est permis par le souverain maître de ce séjour!»

«Telles que deux colombes, attirées par le désir, fendent l'air qui porte leur vol, et viennent, les ailes ouvertes et sans mouvement, s'abattre ensemble sur le doux nid de leur amour, telles elles s'élancèrent du groupe des femmes punies pour avoir trop aimé; et ces deux âmes volèrent à moi à travers la tourmente, tant elles avaient senti de compassion et de tendresse pour elles dans l'accent du cri que j'avais jeté en les appelant!

«Ô douce et affectueuse créature!» me dirent-elles, «qui parcours ainsi cet air réprouvé et qui viens nous visiter dans notre supplice, nous qui avons teint le monde où tu vis de notre sang;

«S'il nous était permis d'invoquer pour un autre le maître de l'univers, qui nous afflige et nous punit, nous lui demanderions de te combler de sa paix, toi qui ressens une si tendre pitié pour nos peines sans remède!

«De ce que tu sembles désirer entendre nous sommes prêtes à parler avec toi, pendant que ce vent, un moment immobile, fait silence autour de nous comme à présent.

«La terre où je vis le jour,» dit alors Francesca, «s'étend sur la pente marine où l'Éridan, fatigué du tumulte des eaux qu'il roule, se perd dans la mer pour y trouver enfin le repos.

«L'amour, qui s'allume rapidement dans un coeur sensible et tendre, s'alluma dans le coeur de _celui-ci_ pour le corps que j'avais alors, et qui me fut ravi par une mort dont l'horreur irrite encore ma mémoire.

«Ce même amour, qui ne permet à aucun être aimé de ne pas aimer à son tour, m'attira vers _celui-ci_ d'un si invincible attrait que, comme tu le vois, cet attrait ne me laisse pas me séparer de lui, même dans ces tourments.

«Cet amour nous conduisit à une même mort. Le séjour de Caïn, premier meurtrier de son frère, attend ici celui qui nous arracha à tous deux du même coup la vie.»

«Telles furent les paroles qui arrivèrent jusqu'à nous.

«À la voix de ces âmes blessées, je baissai de pitié la tête et je tins mon visage incliné vers le sol. À la fin mon guide me dit: «À quoi penses-tu?»

«Quand je pus recouvrer la parole: «Hélas!» lui répondis-je, «combien de douces rêveries, combien d'ardents désirs ont dû mener ces deux âmes à leur dernier pas de douleur!»

«Ensuite je me tournai de leur côté et je leur parlai, et je commençai ainsi: «Ô Francesca! l'image des peines qui font couler tes larmes me remplit de mélancolie et d'attendrissement sur toi.

«Mais, dis-moi: au temps de tes doux soupirs, à quoi l'amour vous accorda-t-il de reconnaître que vous vous aimiez? Comment vous contraignit-il à vous avouer l'un à l'autre le mystère encore douteux de vos désirs?»

«Et elle à moi: «Il n'y a pas,» soupira-t-elle, de plus grande douleur pour l'âme que de se retracer, dans le jour de son désespoir, les jours de sa félicité. Ton maître, qui est là avec toi, le sait, lui!

«Mais, puisque tu as un si violent désir de connaître jusqu'à sa première racine l'amour qui nous perdit, je parlerai comme celui qui parle en pleurant.

«Nous lisions un jour par entraînement comment l'amour étreignit le coeur de Lancelot. Nous étions seuls et sans aucune défiance de nous-mêmes.

«À plusieurs pages cette lecture nous éclipsa le jour dans les yeux et nous décolora d'un frisson le visage; mais une seule image fut celle qui nous fit succomber et qui nous perdit.

«Quand nous lûmes que le sourire entr'ouvert sur les lèvres de l'amante avait été dérobé ainsi par le plus tendre des amants, alors celui qui ne sera jamais désuni de moi pendant l'éternité imprima tout tremblant un baiser sur ma bouche. Le livre et l'auteur qui l'écrivit furent les seuls complices de notre faute. Ce jour-là nous n'en lûmes pas davantage.»

«Pendant que l'une de ces âmes parlait ainsi, l'autre âme pleurait avec de tels sanglots que je m'évanouis de pitié, comme si j'allais mourir, et je tombai à terre comme un corps mort tombe!»

Nous nous servons, pour la traduction de cette élégie tragique, du travail de M. Artaud, retouché et modifié par notre propre travail.