‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 26 sur 194 · VIII

VIII

Au sixième chant, nous retombons à froid dans les supplices de la pluie éternelle et glaciale où les noyés sont, pour comble d'ennui, poursuivis et mordus par le chien Cerbère. Le poëte y lance quelques imprécations, aujourd'hui aussi froides que ce marais du Styx, contre Florence et contre ses ennemis politiques, papes, cardinaux, magistrats souillés de différents vices, et contre les hérésiarques.

Les chants suivants sont pleins de définitions des sciences, des vertus, des orthodoxies de l'école. Ce sont des thèses en vers d'une philosophie ténébreuse. Tout cela est parsemé de vers qui grincent et qui hurlent comme des cloches d'airain dans les tours des cathédrales gothiques. Les centaures, les Harpies, les lacs de bitume d'où s'élèvent en mugissant de douleur des bustes à demi consumés, des âmes liées à des arbres morts, des chiennes affamées poursuivant des esprits en fuite, des damnés transformés en buisson, des pluies de feu sur des déserts de sable et qui l'allument comme l'_amadou_ le _briquet_, tous les héros de la Fable confondus avec ceux de l'histoire et du temps, des rencontres inattendues du poëte avec les âmes de ses contemporains morts avant lui, et des signalements grotesques, tels que celui de _Brunetto Latini_, premier maître de Dante:

«Ces âmes clignaient les yeux en nous regardant, comme le vieux tailleur regarde le trou de l'aiguille;»

Des vers sublimes, tels que celui-ci du disciple au maître en le rencontrant:

«Tu m'enseignais là-haut comment l'homme s'éternise!»

Des voyages souterrains sur le dos d'une bête amphibie, en croupe derrière Virgile; des nuées d'allusions, d'images, de prophéties, d'énigmes aujourd'hui sans mots; des promenades de bastion en bastion sur les remparts de l'horrible enceinte; des damnés qui ont le cou tordu, dont le visage regarde les reins, et dont les larmes des yeux baignaient la croupe (encore ici n'employons-nous pas le mot cynique employé par le poëte); des démons qui mordent la langue tirée contre eux par le chef de leur bande; des damnés jouant au cheval fondu sur les épaules les uns des autres au-dessus d'un lac d'asphalte qui englue leurs ailes; des dialogues sans intérêt et sans fin entre le poëte florentin et les obscurs concitoyens de sa ville, qu'il cherche dans la foule et qu'il interpelle; des serpents qui lancent le feu, au lieu de venin, dans la blessure, et qui font flamboyer le damné plus vite que la plume n'écrit un _o ou un i_:

Ne _o_ si tosto maï ne _i_ si scrisse;

Des énigmes rebutantes d'obscurité, dégoûtantes de lasciveté, mais souvent merveilleuses de versification; des flammes qui parlent; des schismatiques le ventre troué par le glaive, et laissant, comme des tonneaux qui fuient par les douves, pendre leurs boyaux entre leurs jambes:

Rotto dal mento insin dove si trulla!

Vers que je rougirais de traduire, et que M. de Lamennais lui-même a été obligé d'envelopper d'une décente circonlocution; des bustes sans têtes portant dans leurs mains ces têtes en guise de lanterne:

Di se faceva a se stesso lucerna;

Des galeux qui se déchirent la peau en se grattant avec leurs ongles, _comme le couteau qui enlève les écailles du poisson_; Antée, qui prête son dos gigantesque au poëte pour lui faire franchir un fossé des enfers; des crânes de ses ennemis qu'il empoigne par la chevelure pour les sommer de parler; d'autres damnés qui se déchirent à coups de dents comme des tigres; des récits sans cesse brisés qui fuient derrière vous en laissant dans l'esprit l'impression de l'horreur succédant à l'horreur; puis tout à coup un récit qui dépasse tous les autres, au trente-troisième chant, mais celui-là horreur sublime, le supplice et la mort d'Ugolin!

C'est un coup de pinceau satanique enfoncé à travers le coeur par la griffe des démons. Je l'ai traduit, non pour ses hideux détails de supplice, mais pour quelques cris profondément humains que la torture arrache aux victimes. La poésie n'a jamais hurlé de tels cris.

Qu'on ne s'étonne pas de la crudité du style: c'est celui du siècle de Dante. Traduire, ce n'est pas mentir; il faut calquer, non-seulement l'image, mais le dégoût sur le dégoût.