‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 27 sur 194 · IX

IX

«Nous avions déjà quitté l'ombre de ce traître qui ouvrit aux ennemis les portes de Faënza pendant le sommeil de la ville, quand je vis au bord d'une fosse creusée dans l'étang de glace deux ombres. La tête de l'une semblait servir de coiffure à la tête de l'autre.

«Et de même qu'on mange le pain quand on a faim, de même celui qui était au-dessus mordait avec les dents la tête de celui qui était au-dessous, à l'endroit où la cervelle s'unit à la nuque.

«Ô toi qui montres un si bestial instinct de haine contre celui que tu manges ainsi, dis-moi pourquoi?» lui criai-je; et alors:

«Si tu as raison de te plaindre de lui, quand je saurai qui vous êtes l'un et l'autre et quelle est sa faute, je parlerai de vous dans le monde d'en haut, si toutefois cette langue avec laquelle je vous parle ne se dessèche pas d'horreur.»

«Le pécheur releva sa bouche de sa féroce pâture, et, l'essuyant aux cheveux de la tête qu'il avait rongée par derrière, il commença ainsi:

«Tu veux que je renouvelle la douleur désespérée qui me tenaille le coeur, rien qu'en pensant d'avance à ce que je vais te raconter.

«Mais, si mes paroles doivent être une semence qui fructifie à la honte du traître que je ronge, tu me verras parler et pleurer à la fois.

«J'ignore qui tu es et par quel privilége tu as pu descendre ici; mais, à ton accent, tu me parais véritablement né à Florence.

«Apprends d'abord que je suis le comte _Ugolino_, et que celui-ci est l'archevêque _Ruggieri_. Maintenant je te dirai pourquoi il est mon voisin ici.

«Comment, par l'effet de ses perfidies et de ma confiance en lui, je fus d'abord captif, puis mort: cela est oiseux à te dire.

«Mais ce que tu ne peux avoir appris de personne, c'est combien cette mort fut atroce. C'est ce que tu vas entendre, et tu jugeras après si ce monstre m'a assez torturé.

«Une étroite lucarne à travers les murailles de _la tour de la Faim_, qui a reçu son nom de moi, et qui se referma encore sur tant d'autres, m'avait déjà laissé entrevoir plusieurs fois la clarté du jour par ses fissures, quand je fis un rêve qui déchira pour moi le voile de l'avenir.»

Ugolino raconte ici son rêve, qui n'est qu'une allusion symbolique aux partis qui se combattaient entre Lucques, Pise et Florence.

«À mon réveil, au premier crépuscule du jour naissant, j'entendis mes petits enfants, qui étaient enfermés avec moi, pleurer en dormant et me demander du pain.

«Tu es bien cruel si déjà tu ne t'attristes pas en pensant à ce que ceci faisait pressentir à mon coeur; et si tu ne pleures pas de cela, de quoi pleureras-tu jamais?

«Déjà ils étaient éveillés et déjà s'approchait l'heure où l'on avait coutume de nous apporter la nourriture; mais, à cause des songes qu'il avait faits, chacun d'eux commençait à s'inquiéter dans son doute.

«Et moi j'entendis fermer et sceller pour jamais, à l'étage inférieur de la tour, la seule porte par laquelle on y pénétrait, d'où je regardai au visage mes pauvres petits enfants sans révéler d'un mot mon angoisse.

«Je ne pleurai pas, tant je me sentis au dedans pétrifié d'horreur; ils pleuraient, eux, et mon petit Ancelmino me dit: «Pour nous regarder de ce regard, mon père, qu'as-tu?»

«Mais ni je ne pleurai, ni je ne répondis pendant toute cette journée et pendant toute la nuit d'après, jusqu'au moment où l'autre soleil se leva de nouveau sur l'horizon.

«Quand un peu de clarté eut pénétré dans le cachot de douleur, je parcourus de l'oeil les quatre visages de mes fils; j'y retrouvai avec horreur l'image du mien.

«Dans l'excès de ma douleur, je me mordis les deux mains, et eux, pensant que c'était la faim qui me faisait chercher à manger ma propre chair, se levèrent en sursaut et me dirent: «Père, ce sera moins affreux pour nous si tu te nourris de nos corps; c'est toi qui nous as revêtus de ces misérables chairs, c'est à toi à nous en dépouiller s'il le faut.»

«Je me calmai alors pour ne pas les attrister davantage. Tout ce jour et tout le jour suivant nous restâmes muets les uns devant les autres. Ô terre cruelle! pourquoi ne t'entr'ouvris-tu pas pour nous engloutir?

«Quand nous eûmes atteint ainsi le quatrième jour, Gaddo vint s'étendre à mes pieds en me disant: «Mon père, pourquoi ne viens-tu pas à mon secours?»

«Il mourut là, et, de même que tu me vois là devant toi, je vis tomber et mourir successivement les trois autres, un à un, entre le quatrième et le sixième jour.

«Moi-même, déjà presque aveuglé par la faim, je me traînai en chancelant de l'un à l'autre, et j'en appelai deux d'entre eux après qu'ils étaient morts. Ensuite, ce que la douleur n'avait pu faire, la faim l'acheva.»