‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 44 sur 194 · XXIV

XXIV

Après ces belles strophes Dante retombe dans les plus singulières trivialités de style, faisant figurer par les danses des âmes heureuses les lettres de l'alphabet.

Or _d_, or _i_, or _l_ in sue figure.

Puis il décrit des contredanses des voyelles et des consonnes; puis des lueurs descendant comme des lampions pour couronner un _m_ et s'y reposer en chantant; puis un bec qui parle et qui dit _io_ et _mio_, _je_ et _moi_, pendant que dans sa pensée il y avait _noi_ et _nostro_, _nous_ et _notre_; puis des images bénies, qui entr'ouvrent leurs cils et qui battent des ailes; puis des stances descriptives aussi neuves et aussi resplendissantes que celles-là sont opaques et grotesques, telles que ce début du vingtième chant:

«Quand l'astre qui allume de ses splendeurs le monde descend de notre hémisphère et qu'il éteint le jour sur tous nos horizons, le ciel, qui tout à l'heure ne s'embrasait que de ses reflets, redevient tout à coup transparent de plusieurs lumières, parmi lesquelles une seule resplendit entre toutes. Ainsi il me sembla entendre le murmure d'un fleuve dont l'écume étincelle en courant de rocher en rocher, en témoignant de l'inépuisable fécondité de sa source; et de même que le son prend sa forme et sa note dans le cou de la harpe, et de même que l'air sonore s'insinue par les trous du chalumeau attaché à la musette, ainsi ce murmure du fleuve monta par le cou de l'aigle comme s'il eût été creux; et là il devint voix, et de son bec sortirent des paroles telles que les attendait mon coeur, où je les écrivis!» etc., etc.

Le mysticisme ici submerge la poésie. Tout ce qu'on peut comprendre, c'est que tantôt le poëte exalte, tantôt il objurgue les ordres monastiques, dont «les membres,» dit-il grossièrement, «jadis maigres et les pieds nus,

«Couvrent maintenant leurs palefrois de leurs vastes manteaux fourrés, en sorte que sous une même peau cheminent deux bêtes:

«Si che due bestie van' sott' una pelle!»

Des _perles_ qui parlent se présentent à lui, et il entend des paroles saintes dans l'intérieur de leurs écailles. Elles l'entretinrent des vices des moines. Il retrouve tout à coup sa palette d'amant en revoyant Béatrice.

«Comme l'oiseau parmi les feuilles dont il aime l'ombre, étendu sur le nid de ses deux nouveau-nés pendant la nuit qui nous voile toute chose, pour jouir de la vue de ses chers petits, et pour chercher la nourriture dont il les embecque, soins qui lui font trouver douces les plus dures fatigues, devance l'heure matinale sur la plus haute branche nue et attend avec une ardente impatience le soleil, regardant fixement le côté où l'aube se lève...»

C'est par ces vers qu'il prélude à l'apparition de la Vierge Marie, à laquelle il chante, dans le vingt-troisième chant, un _Te Deum_ de l'amour. La maternité y est peinte dans un divin tercet:

«Comme un petit enfant qui tend encore ses bras vers sa mère après qu'il en a épuisé le lait, attiré vers elle par la puissance de l'amour qui émane du dedans jusqu'au dehors!»

Le mysticisme se change ensuite en véritable délire. Les feux conversent, les flammes chantent; le poëte lui-même, interrogé sur la foi, répond des choses plus dignes du pédantisme de l'école que des évidences célestes dans lesquelles il nage. «La foi,» dit-il, «est la substance des choses espérées et l'argument des choses invisibles, et cela en vérité me paraît la _quidité_, l'essence de la foi; et de cette foi il convient de _syllogiser_, sans en avoir d'autre vue, puisque l'intention y tient lieu de preuve. Et ce syllogisme-là conclut en moi avec tant de subtilité que toute autre démonstration me paraît stupide.» Il part de là pour chanter le _Credo_ de la Trinité dans ces trois vers:

«Et je crois en trois personnes éternelles; et je les crois si _triples_ et si _une_ à la fois qu'elles admettent à la fois pour les nommer _sunt_ et _est_ (elles sont ou elle est).»

Ici un poétique orgueil s'empare pindariquement du Dante, et il commence son vingt-cinquième chant par un triomphe anticipé qu'il se décerne à lui-même.

«Si jamais il arrive,» s'écrie-t-il, «que ce poëme sacré, auquel ont mis la main le ciel et la terre, et qui pendant tant d'années m'a exténué de maigreur, triomphe de la cruauté de ma _patrie_, qui me relègue hors du beau bercail où je dormis petit agneau, ennemi des loups qui lui font la guerre; avec une autre voix alors, avec un autre vêtement reviendra le poëte, et sur les fonts de mon baptême je prendrai la couronne!»

Il décrit, pendant trois autres chants, l'indescriptible nature des Anges, des Trônes, des Séraphins; puis, tout à coup, comme lassé lui-même de ces anatomies de l'invisible, il se retourne contre les arguties de la théologie et les flagelle en vers acerbes.

«Le Christ n'a point dit à son premier cénacle: Allez, et prêchez au monde ces bavardages; mais: Donnez un fondement solide à ma doctrine. Maintenant avec des quolibets et des bouffonneries on s'en va prêcher, et, pourvu qu'on fasse rire, le capuchon s'enfle, et on n'en demande pas davantage! Mais sous le capuchon se niche un tel oiseau que, si le vulgaire le voyait, il verrait aussi la niaiserie de ceux qui s'y fient! C'est de cela que le cochon de saint Antoine s'engraisse, et bien d'autres qui sont pires que des porcs, payant le monde en fausse monnaie!»

Après cette burlesque imprécation il rentre dans les contemplations extatiques du paradis. «Mais,» dit-il, «à ce pas difficile je me sens vaincu plus que ne le fut jamais, à aucun tournant de son poëme, aucun poëte ou tragique ou comique!»