V
Une petite nouvelle de Boccace en vers, intitulée _Portia_, vient après ce poëme. Ce n'est plus une débauche, c'est une ballade; mais cette ballade est écrite en style de poëte épique. Juliette et Roméo dans Shakspeare, Lara dans Byron n'ont pas d'accents à la fois plus fantastiques et plus étranges. La fantaisie ici touche à l'épopée, mais le sujet est toujours monotone: un crime d'amour puni par la jalousie ou par la satiété.
Un vieux seigneur a épousé la belle vénitienne Portia. Un jeune cavalier aime Portia, il en est aimé. Dalti, c'est le nom de l'amant, attend le signal des entretiens secrets dans une église. La sainteté du lieu répand ici sa solennité grave sur le style.
L'église était déserte, et les flambeaux funèbres Croisaient en chancelant leurs feux dans les ténèbres. Quand le jeune étranger s'arrêta sur le seuil. Sa main n'écarta pas son long manteau de deuil Pour puiser l'eau bénite au bord de l'urne sainte. Il entra sans respect dans la divine enceinte, Mais aussi sans mépris.--Quelques religieux Priaient bas, et le choeur était silencieux. Les orgues se taisaient, les lampes immobiles Semblaient dormir en paix sous les voûtes tranquilles; Un écho prolongé répétait chaque pas. Solitudes de Dieu! qui ne vous connaît pas? Dômes mystérieux, solennité sacrée, Quelle âme, en vous voyant, est jamais demeurée Sans doute ou sans terreur?--Toutefois devant vous L'inconnu ne baissa le front ni les genoux. Il restait en silence et comme dans l'attente. --L'heure sonna.--Ce fut une femme tremblante De vieillesse sans doute ou de froid (car la nuit Était froide), qui vint à lui.--Le temps s'enfuit, Dit-il, entendez-vous le coq chanter? La rue Paraît déserte encor, mais l'ombre diminue.
Ces vers attestent que le poëte ne restait terre à terre que par système, mais qu'il pouvait, s'il l'avait voulu, déployer des ailes dans une région plus haute de la pensée. Il le pouvait aussi dans la région des sentiments, témoin l'entretien de Dalti et de Portia dans les lassitudes du coeur:
Portia le vit pâlir: «Ô mes seules amours, Dit-il, en toute chose il est une barrière Où, pour grand qu'on se sente, on se jette en arrière; De quelque fol amour qu'on ait empli son coeur, Le désir est parfois moins grand que le bonheur; Le ciel, ô ma beauté, ressemble à l'âme humaine: Il s'y trouve une sphère où l'aigle perd haleine, Où le vertige prend, où l'air devient le feu, Et l'homme doit mourir où commence le Dieu! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L'époux caché derrière un pilier se découvre, les dagues se croisent, le mari tombe mort sur le pavé de l'église. Les amants s'évadent.
À quelque temps de là, on les retrouve ensemble à Venise, dans une de ces rêveries nocturnes qui sortent de la mer et de l'ombre des palais de cette capitale des songes. La description égale ici, si elle ne les surpasse pas, les notes les plus sonores du poëte de Venise, Byron. Écoutez:
Une heure est à Venise,--heure des sérénades; Lorsqu'autour de Saint-Marc, sous les sombres arcades, Les pieds dans la rosée, et son masque à la main, Une nuit de printemps joue avec le matin. Nul bruit ne trouble plus, dans les palais antiques. La majesté des saints debout sous les portiques. La ville est assoupie, et les flots prisonniers S'endorment sur le bord de ses blancs escaliers. C'est alors que de loin, au détour d'une allée, Se détache en silence une barque isolée, Sans voile, pour tout guide ayant son matelot, Avec son pavillon flottant sous son falot. Telle, au sein de la nuit, et par l'onde bercée, Glissait, par le zéphir lentement balancée, La légère chaloupe où le jeune Dalti... Agitait en ramant le flot appesanti. Longtemps, au double écho de la vague plaintive, On le vit s'éloigner, en voguant, de la rive; Mais lorsque la cité qui semblait s'abaisser, Et lentement au loin dans les flots s'enfoncer, Eut, en se dérobant, laissé l'horizon vide, Semblable à l'alcyon qui, dans son cours rapide, S'arrête tout à coup, la chaloupe écarta Ses rames sur l'azur des mers, et s'arrêta. --Portia, dit l'étranger, un vent plus doux commence À se faire sentir.--Chante-moi ta romance.
De tels vers font pleurer de regret de ce qu'un poète capable de les avoir sentis et écrits ait trempé sa plume si souvent dans le ruisseau trivial de Paris, au lieu de la tremper toujours dans la mer limpide et inspiratrice des lagunes. Mais il semble se complaire, comme un violoniste impatient, à briser la corde à laquelle il vient de faire rendre de si délicieux accords. Il n'y manque pas ici comme ailleurs. La romance est une tragédie, et pis qu'une tragédie, une dérision.
Quel homme fut jamais si grand, qu'il se pût croire Certain, ayant vécu, d'avoir une mémoire Où son souvenir, jeune et bravant le trépas, Pût revivre une vie, et ne s'éteindre pas? Les larmes d'ici-bas ne sont qu'une rosée Dont un matin au plus la terre est arrosée, Que la brise secoue, et que boit le soleil; Puis l'oubli vient au coeur, comme aux yeux le sommeil.
Le poëte prépare par cette réflexion de l'indifférence, la confidence cruelle que Dalti va faire à Portia dans la gondole.--«Vous repentez-vous, lui dit-il, de ce que vous avez, fait?»--«J'ai fait cela pour vous,» répond-elle.
Je ne m'en repens pas.--Ô nature, nature! Murmura l'étranger, vois cette créature; Sous les cieux les plus doux qui la pouvaient nourrir, Cette fleur avait mis dix-huit ans à s'ouvrir. A-t-elle pu tomber et se faner si vite, Pour avoir une nuit touché ma main maudite?
Après cette exclamation où le remords du séducteur prévaut sur la félicité même de l'amant, Dalti avoue à Portia qu'il n'est rien de ce qu'il paraît être; qu'il est le fils d'un pêcheur de Venise, corrompu de bonne heure par les vices de cette ville débauchée; qu'après avoir fréquenté les plus viles courtisanes et les maisons de jeu de Venise, il a trompé Portia sur son rang et sur sa fortune; que ce rang est dérobé; que cette fortune, acquise un moment au jeu, est perdue jusqu'à la dernière obole, et qu'il ne lui reste que cette barque achetée la veille pour gagne-pain. Cette confidence étonne, sans l'ébranler, le coeur intrépide de Portia. Ici encore le poëte laisse le rôle sublime du dévouement à la femme.
Portia, dès le berceau, d'amour environnée, Avait vécu comtesse ainsi qu'elle était née, Jeune, passant sa vie au milieu des plaisirs. Elle avait de bonne heure épuisé les désirs, Ignorant le besoin, et jamais, sur la terre, Sinon pour l'adoucir, n'ayant vu de misère. Son père, déjà vieux, riche et noble seigneur, Quoique avare, l'aimait, et n'avait de bonheur Qu'à la voir admirer, et quand on disait d'elle Qu'étant la plus heureuse, elle était la plus belle. Car tout lui souriait, et même son époux, Onorio, n'avait plié les deux genoux Que devant elle et Dieu. Cependant, en silence, Comme Dalti parlait, sur l'océan immense Longtemps elle sembla porter ses yeux errants. L'horizon était vide, et les flots transparents Ne reflétaient au loin, sur leur abîme sombre, Que l'astre au pâle front qui s'y mirait dans l'ombre. Dalti la regardait, mais sans dire un seul mot.
--Avait-elle hésité?--Je ne sais;--mais bientôt, Comme une tendre fleur que le vent déracine. Faible, et qui lentement sur sa tige s'incline, Telle, elle détourna la tête, et lentement S'inclina tout en pleurs jusqu'à son jeune amant. --Songez bien, dit Dalti, que je ne suis, comtesse, Qu'un pêcheur; que demain, qu'après, et que sans cesse Je serai ce pêcheur. Songez bien que tous deux Avant qu'il soit longtemps nous allons être vieux. Que je mourrai peut-être avant vous.
--Dieu rassemble Les amants, dit Portia; nous partirons ensemble. Ton ange en t'emportant me prendra dans ses bras.
Mais le pêcheur se tut, car il ne _croyait_ pas.
Dans ces douze pages de ballade ou de poëme de _Portia_, il y a pour nous une révélation d'un poëte de première race. On sent que la richesse d'imagination et la jeunesse encore saine du coeur s'agitent en lui sous la froide ironie du sceptique. La nature prévaut un moment sur le paradoxe; mais, hélas! ce moment est court, le paradoxe littéraire, conséquence du paradoxe moral, l'emporte, et le poète retombe de l'amour dans l'ironie. Chute sans fond d'où l'on ne remonte que le coeur brisé et par un effort surhumain de vigueur morale.
Mais où est la vigueur morale quand toute foi dans sa propre nature manque à l'âme? Elle n'est plus que dans le repentir, car le repentir est la dernière force de l'âme; c'est celle qui se réveille quand toutes les autres sont assoupies. Neuf fois sur dix, l'homme qui va quitter ce monde expire en se frappant la poitrine et en implorant le divin pardon. Mais, ce jeune homme débordant de vie était loin du jour où l'on se demande: «Pourquoi et comment ai-je vécu?»