‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 6 sur 194 · VI

VI

Viennent ensuite quelques chansonnettes vêtues de mantilles espagnoles et la guitare à la main. Elles appartiennent à une littérature trop débraillée pour que nous les citions dans un catalogue de choses immortelles; cela se chante entre deux vins, cela ne se lit pas. Il faut reconnaître cependant que la gaieté franche a aussi ses chefs-d'oeuvre d'inspiration et ses immortalités d'un soir, et que parmi ces chansonnettes de Musset, il y en a une, _Mimi Pinson_, dont chaque vers est un grelot de folie qui tinte joyeusement et décemment à l'oreille. La langue de la mansarde qui est une langue aussi, n'a rien de plus délicat et de plus svelte. C'est du grec et du gaulois fondus ensemble dans le même vers.

On est étonné du milieu de ces chansons moqueuses, d'entendre tout à coup une note triste dissonner par moment dans la voix du jeune Anacréon et trahir quelque chose qui ressemble au déboire après l'ivresse. Tels sont les vers adressés par Alfred de Musset à Ulric Guttinger, poëte jeune, tendre et pathétique alors comme Musset lui-même, mais déjà touché au coeur par cette pointe salutaire de la première douleur, qui guérit ceux qu'elle blesse. L'accent de ces vers à Guttinger a un pressentiment de gravité qui annonce un commencement d'amertume dans la joie. On sent que l'homme qui chante va bientôt pleurer.

Ulric, nul oeil des mers n'a mesuré l'abîme, Ni les hérons plongeurs, ni les vieux matelots. Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime, Comme un soldat vaincu brise ses javelots. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais laisse-moi du moins regarder dans ton âme, Comme un enfant craintif se penche sur les eaux; Toi si plein, front pâli sous des larmes de femme! Moi si jeune, enviant ta tristesse et tes maux!

La _Ballade à la lune_, grotesque parodie de l'école romantique et insolent défi à l'école classique, qui se disputaient en ce temps-là le goût français pour le laisser définitivement au bon sens, cette école éternelle, succède à ces vers à Ulric Guttinger.

C'était, dans la nuit brune, Sur le clocher jauni, La lune Comme un point sur un i.

Ces strophes de Scarron prises au sérieux par les classiques, firent plus pour la célébrité précoce du poëte que les plus beaux vers. Mais malheur aux célébrités qui éclatent par un scandale d'esprit! Il ne faut pas plaisanter avec la gloire.

Le poëme de _Mardoche_ vient après ces fantaisies dans le premier volume. Ce poëme n'est lui-même qu'une triste fantaisie écrite avec la plume fatiguée de Byron, quand il griffonnait un chant trivial et bouffon de _Don Juan_. Nous en dirions autant de la nouvelle en vers intitulée _Suzon_. L'analyse seule offenserait la décence.

Le poëte redevient homme et citoyen dans une magnifique apostrophe à la Grèce que la poésie essayait alors de ressusciter par reconnaissance. Il intitule cette aspiration: _Les voeux stériles._

Grèce, ô mère des arts, terre d'idolâtrie, De mes voeux insensés éternelle patrie, J'étais né pour ces temps où les fleurs de ton front Couronnaient dans les mers l'azur de l'Hellespont. Je suis un citoyen de tes siècles antiques; Mon âme avec l'abeille erre sous tes portiques. La langue de ton peuple, ô Grèce! peut mourir. Nous pouvons oublier le nom de tes montagnes; Mais qu'en fouillant le sein de tes blondes campagnes, Nos regards tout à coup viennent à découvrir Quelque dieu de tes bois, quelque Vénus perdue... La langue que parlait le coeur de Phidias Sera toujours vivante et toujours entendue; Les marbres l'ont apprise, et ne l'oublieront pas.

Un secret remords de talent perdu semble par moment l'avertir qu'il ne faut pas ainsi répandre la poésie, cette huile des parfums, sur les pieds des courtisanes. Écoutez ce remords dans ces beaux vers:

Tu te frappais le front en lisant Lamartine, Ami, tu pâlissais comme un joueur maudit; Le frisson te prenait, et la foudre divine, Tombant dans ta poitrine, T'épouvantait toi-même en traversant ta nuit.

Ah! frappe-toi le coeur, c'est là qu'est le génie. C'est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour; C'est là qu'est le rocher du désert de la vie, D'où les flots d'harmonie, Quand Moïse viendra, jailliront quelque jour.

Ne sent-on pas qu'il aurait pu être un de ces _Moïses_ de la poésie? Et que disons-nous nous-même qu'il ne dise mieux que nous dans cette exclamation qui contient en un vers toute une littérature?

Ah! frappe-toi le coeur, c'est là qu'est le génie!

C'est pour avoir trop souvent frappé son front au lieu de son coeur qu'il n'a été qu'une grande espérance, au lieu d'être un grand monument, et qu'il a créé cette école des poëtes actuels de l'esprit au lieu de créer l'école des prophètes du coeur.