XXXIII
Dans le temps où le jeune Béranger, sans souci de sa fortune, se consolait de l'indigence par l'étourderie, il fréquentait la salle d'armes d'un maître d'escrime du faubourg Saint-Antoine, nommé Valois. Ce Valois, par une bizarrerie qui servait peut-être à achalander sa salle d'armes, avait pris pour prévôt, c'est-à-dire pour second dans ses exercices, une de ses nièces, jeune fille de quatorze à quinze ans, nommée Judith Frère. Cette jeune fille, d'une taille élevée, d'une souplesse énergique d'avant-bras, d'une physionomie noble et douce, d'un regard de reine tempéré par une délicate réserve, montrait encore à quatre-vingts ans les traces d'une beauté qui avait dû éblouir les élèves du maître d'armes. La sandale retentissante sur la dalle, chaussée au pied droit, le gant de combat à la main, le plastron sur le sein, l'épée mouchetée au poing, le masque de fil de fer sur le visage, treillis à travers lequel brillait l'ardeur des joues colorées par le jeu du combat, tout ce costume obligé d'un prévôt de salle d'armes devait faire, de la belle Judith, une Clorinde de quinze ans, plus facile à admirer qu'à combattre.
Judith et Béranger ne tardèrent pas à s'aimer et à s'avouer leur amour. Quelles furent les vicissitudes de cet attachement contrarié par leur âge et par leur misère; comment triompha-t-il de longs obstacles; comment, sous le nom plébéien de Lisette, Béranger célébra-t-il constamment la même personne poétisée dans ses chansons; comment Judith sembla-t-elle disparaître pendant quelques années, non de son coeur, mais de la vie de son poëte; comment la vit-on reparaître dans son âge mûr; comment un mariage à demi secret, à demi avoué dans une lettre équivoque et transparente cependant de Béranger au public, laissa-t-il ses amis dans une ambiguïté d'affirmation ou de doute sur la nature de cette vieille amitié; comment Judith et son poëte finirent-ils pourtant par se réunir sous le même toit pour mourir ensemble; c'est ce qu'il n'appartient qu'aux historiens de la vie de Béranger de savoir et de dire. La seule chose qui nous importe dans un examen des vers et du caractère du poëte, c'est que la Lisette dont parle Chateaubriand fut un sentiment de son coeur, et non une rime de ses couplets; c'est que le poëte aima pendant soixante ans, avec délicatesse, avec estime, avec constance, et que les apparentes légèretés de ses chansons ne furent que des convenances du genre, et nullement des débauches du coeur.