‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 86 sur 194 · III

III

Quelque temps après, le poëte Arnault, qui occupait une haute situation dans le gouvernement des lettres, obtint pour Béranger de M. de Fontanes, grand maître de l'Université, un emploi de bureau au traitement de 1,800 francs dans l'administration de l'instruction publique. C'était un premier degré à des fonctions littéraires plus lucratives et plus élevées, un prétexte à traitement. C'était le temps où Parny, qu'on appelait le Tibulle français, était commis dans les bureaux de M. Français de Nantes, directeur des droits réunis, et où Chateaubriand était ministre plénipotentiaire dans une bourgade des Alpes un peu moins grande que Nanterre. On voulait discipliner le génie en soldant la littérature. Tout prétexte était bon.

Un autre patronage, moins élevé et plus dangereux pour Béranger, fut celui de cette réunion bachique de chansonniers dont nous avons parlé en commençant, le Caveau. Il y avait là une gloire joviale, facile, enivrante, gloire de table qu'on se renvoyait au dessert de convive à convive, qui ne coûtait que l'écot d'un dîner et un refrain grivois ou gastronomique, et qui cependant se répandait assez promptement de la salle à manger dans la rue, par la voix des chanteurs publics. Béranger fut tenté de cette gloriole. C'était naturel à un jeune employé de bureau qui débordait d'esprit et qui ne savait où le répandre. Le plus séduisant, le plus naïf et le plus sincère des chansonniers de tous nos siècles chantants, _Désaugiers_, introduisit Béranger dans cette académie des couplets de table. Béranger eut la mauvaise fortune d'y être applaudi. Son talent, au commencement, prit le pli de la nappe. Son inspiration se rétrécit à la mesure des cinq ou six vers auxquels on attachait le refrain comme un grelot de folie à la robe d'Épicure. L'épigramme remplaça l'enthousiasme. Il s'en fallut peu que le poëte fût perdu dans le chansonnier et que la poésie ne fût noyée dans son propre verre. Heureusement le génie résiste à tout; la nature avait fait Béranger politique et philosophe, le Caveau ne put jamais en faire un buveur. Il n'emporta de la table du restaurateur que le sel piquant et amer dont Désaugiers et Collé avant lui salaient leur atticisme dans leurs inimitables gaietés de vers.

Cependant Béranger les égala quelquefois, à force de travail caché, dans quelques chansons de cette époque épicurienne de sa vie, notamment dans la chanson du _Roi d'Yvetot_. On croit y voir ressusciter Collé, un siècle après sa mort, pour fustiger légèrement l'Empire et la gloire avec une barbe de plume qui chatouille, mais qui ne fouette pas jusqu'au sang.

Il était un roi d'Yvetot Peu connu dans l'histoire, Se levant tard, se couchant tôt, Dormant fort bien sans gloire.

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Il faisait ses quatre repas Dans son palais de chaume, Et sur un âne, pas à pas, Parcourait son royaume. Joyeux, simple, et croyant le bien Pour toute garde il n'avait rien Qu'un chien.

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Il n'agrandit point ses États. Fut un voisin commode, Et, modèle des potentats, Prit le plaisir pour code. Ce n'est que lorsqu'il expira Que le peuple qui l'enterra Pleura.

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Ajoutez les refrains, c'est _Collé_; ôtez les refrains, c'est _La Fontaine_. Mais déjà entre _La Fontaine_ et _Collé_ il y a Béranger.

Ces couplets, qui n'ont l'air que de sourire, cachent sous la jovialité la pointe de l'épigramme. Béranger les chanta, dit-on, à M. de Fontanes, son patron; celui-ci les lut à son tour à l'empereur. Il fallait que l'empereur et le ministre fussent bien aveuglés par la fortune pour ne pas entendre à demi-mot, sous ces premiers couplets d'opposition, le murmure sourd de l'opinion qui commençait le sarcasme contre le despotisme et la conquête.

La chanson, dit-on encore, dérida César: dans ce grotesque miroir il ne reconnut pas son image renversée. Mais le peuple la reconnut, et cette chanson, devenue proverbe populaire, fut une des premières flèches de l'opinion contre le dominateur du monde.

La chanson du _Sénateur_, modèle achevé de raillerie grivoise contre la vanité sénatoriale et l'obséquiosité bourgeoise, fut un autre trait qui passa par-dessus la tête de Napoléon pour aller effleurer d'un premier ridicule un corps jusque-là inviolable de l'État. On en rit au palais, et l'empereur, dit-on, la chanta lui-même, sans se douter que le rire viendrait un jour ricocher de son sénat jusque sur son trône.

Le prodigieux succès de ces deux bluettes fit comprendre tout de suite à Béranger combien la politique était un assaisonnement piquant à la chanson, et combien l'opposition était supérieure à l'ivresse ou à l'amour pour la popularité d'un couplet.

Bientôt après il commença à caresser le plébéianisme prolétaire dans sa remarquable chanson des _Gueux_, véritable philosophie de la misère. Un grain de sel d'opposition relevait aussi ces couplets:

Vous qu'afflige la détresse, Croyez que plus d'un héros Dans le soulier qui le blesse Peut regretter ses sabots.

Du faste qui vous étonne L'exil punit plus d'un grand; Diogène, dans sa tonne, Brave en paix un conquérant.

D'un palais l'éclat vous frappe, Mais l'ennui vient y gémir: On peut bien manger sans nappe, Sur la paille on peut dormir.