IX
On ne pourrait pas vous analyser ici le poëme de _Rolla_; il est plein de pages souillées de lie, de vin, de sang, de tout ce qui tache. C'est une nuit de l'_Aretin_ écrite malheureusement par un grand poëte. Mais les pages qui méritent d'être conservées sont nombreuses aussi et étincelantes. Il y a plus, elles sont neuves dans notre langue. Jamais, avant ce jeune homme, la poésie n'avait volé avec autant de liberté et d'envergure du fond des égouts au fond des cieux. Musset, dans _Rolla_, donne véritablement à la chauve-souris les ailes du cygne ou de l'aigle. Lisez au début la comparaison sublime entre Rolla, qui n'a que trois ans à vivre avant son suicide calculé à jour fixe, et entre la cavale du désert qui n'a que trois jours à marcher sans eau dans le sable avant de mourir aussi de soif.
Lorsque dans le désert la cavale sauvage, Après trois jours de marche, attend un jour d'orage, Pour boire l'eau du ciel sur ses palmiers poudreux; Le soleil est de plomb, les palmiers en silence Sous leur ciel embrasé penchent leurs longs cheveux; Elle cherche son puits dans le désert immense, Le soleil l'a séché; sur le rocher brûlant Les lions hérissés dorment en grommelant. Elle se sent fléchir; ses narines qui saignent S'enfoncent dans le sable, et le sable altéré Vient boire avidement son sang décoloré. Alors elle se couche, et ses grands yeux s'éteignent, Et le pâle désert roule sur son enfant Le flot silencieux de son linceul mouvant.
Elle ne savait pas, lorsque les caravanes Avec leurs chameliers passaient sous les platanes, Qu'elle n'avait qu'à suivre et qu'à baisser le front, Pour trouver à Bagdad de fraîches écuries, Des râteliers dorés, des luzernes fleuries, Et des puits dont le ciel n'a jamais vu le fond.
Lisez à quelques vers de là la description du sommeil de l'innocence.
Est-ce sur de la neige, ou sur une statue, Que cette lampe d'or, dans l'ombre suspendue, Fait onduler l'azur de ce rideau tremblant? Non, la neige est plus pâle, et le marbre est moins blanc. C'est un enfant qui dort.--Sur ses lèvres ouvertes Voltige par instants un faible et doux soupir; Un soupir plus léger que ceux des algues vertes Quand le soir sur les mers voltige le Zéphyr, Et que, sentant fléchir ses ailes embaumées, Sous les baisers ardents de ses fleurs bien-aimées, Il boit sur ses bras nus les perles des roseaux.
C'est une enfant qui dort sous ces épais rideaux, Une enfant de quinze ans,--presque une jeune femme; Rien n'est encor formé dans cet être charmant. Le petit chérubin qui veille sur son âme Doute s'il est son frère, ou s'il est son amant. Ses longs cheveux épars la couvrent tout entière. La croix de son collier repose dans sa main, Comme pour témoigner qu'elle a fait sa prière, Et qu'elle va la faire en s'éveillant demain.
Elle dort, regardez:--quel front noble et candide! Partout, comme un lait pur sur une onde limpide Le ciel sur la beauté répandit la pudeur. Elle dort toute nue et la main sur son coeur.
Les pas silencieux du prêtre dans l'enceinte Font tressaillir le coeur d'une terreur moins sainte, Ô vierge! que le bruit de tes soupirs légers. Regardez cette chambre et ces frais orangers, Ces livres, ce métier, cette branche bénite Qui se penche en pleurant sur ce vieux crucifix; Ne chercherait-on pas le rouet de Marguerite Dans ce mélancolique et chaste paradis? N'est-ce pas qu'il est pur, le sommeil de l'enfance? Que le ciel lui donna sa beauté pour défense? Que l'amour d'une vierge est une piété Comme l'amour céleste, et qu'en approchant d'elle Dans l'air qu'elle respire on sent frissonner l'aile Du séraphin jaloux qui veille à son côté?
Y a-t-il rien dans la langue de si vrai, de si frais, de si pur, que ce coin de sainte famille de Raphaël à côté de l'infâme famille qui va spéculer tout à l'heure sur la chaste innocence de cette enfant?
Poursuivons, car le poëte ne se lasse pas lui-même de répandre les odeurs de l'Éden sur ce méphitisme du mauvais lieu.
Oh! sur quel océan, sur quelle grotte obscure, Sur quel bois d'aloès et de frais oliviers, Sur quelle neige intacte au sommet des glaciers. Souffle-t-il à l'aurore une brise aussi pure, Un vent d'est aussi plein des larmes du printemps, Que celui qui passa sur ta tête blanchie, Quand le ciel te donna de ressaisir la vie Au manteau virginal d'un enfant de quinze ans! Quinze ans?--Ô Roméo! l'âge de Juliette! L'âge où vous vous aimiez! où le vent du matin, Sur l'échelle de soie, au chant de l'alouette, Berçait vos longs baisers et vos adieux sans fin! Quinze ans!--l'âge céleste où l'arbre de la vie, Sous la tiède oasis du désert embaumé, Baigne ses fruits dorés de myrrhe et d'ambroisie, Et pour féconder l'air, comme un palmier d'Asie, N'a qu'à jeter au vent son voile parfumé! Quinze ans!--l'âge où la femme, au jour de sa naissance, Sortit des mains de Dieu si blanche d'innocence, Si riche de beauté, que son père immortel De ses phalanges d'or en fit l'âge éternel!
Oh! la fleur de l'Éden, pourquoi l'as-tu fanée, Insouciante enfant, belle Ève aux blonds cheveux? Tout trahir et tout perdre était ta destinée; Tu fis ton dieu mortel, et tu l'en aimas mieux. Qu'on te rende le ciel, tu le perdras encore. Tu sais trop bien qu'ailleurs, c'est toi que l'homme adore; Avec lui de nouveau tu voudrais t'exiler, Pour mourir sur son coeur, et pour l'en consoler!