‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 8 sur 194 · VIII

VIII

_Rolla_ est selon nous l'apogée du talent d'Alfred de Musset. Mais quel usage du talent que ce poëme!

Un jeune homme a usé sa vie, son âme et sa fortune en quelques années de débauches. Corrompu jusqu'à la moelle, il veut corrompre toute innocence autour de lui; il veut que son dernier soupir soit un dernier crime. Il achète d'une mère infâme une pauvre victime innocente de la misère et du libertinage; il s'en fait aimer; puis quand il a dépensé sa dernière obole, il savoure un infâme suicide dans les bras de la courtisane involontaire dont il a tué l'âme avant de se tuer lui-même. Il lègue un cadavre à un lieu de débauche! Voilà le poëme.

Ce sujet plaisait tant à l'imagination dépravée de l'auteur qu'on le retrouve avec quelques variantes dans cinq ou six de ses oeuvres en prose et en vers. C'est toujours le suicide réfléchi qui est le dénoûment d'un amour des sens, détestable image à offrir à l'imagination des jeunes hommes! La fumée d'un réchaud, la pointe d'un stylet, la goutte d'opium délayée dans un verre de vin de Champagne sont des issues plus faciles pour sortir d'embarras avec le sort, qu'un effort généreux pour reconquérir l'innocence et l'honneur, et qu'une vie d'honnête homme pour racheter une jeunesse de débauches. C'est là le danger de cette poésie ou de cette littérature du suicide après l'orgie. C'est la dernière tentation et en même temps la dernière impunité du libertinage. Werther se tuait, mais au moins c'était pour échapper au crime; Rolla et les héros de Musset se tuent, mais c'est pour échapper à la satiété ou à la punition de leurs fautes. Voyez quel progrès dans l'immoralité! Byron, Heine, Musset et tant d'autres ont fait faire un demi-siècle de chemin à la poésie sur la route du mal!