XII
La chanson de _la Sainte Alliance des peuples_ est moins une chanson qu'un _chant_; j'y trouve une grande analogie de principes politiques avec _la Marseillaise de la paix_, chant lyrique que je composai après lui sur le même thème, mais qui n'avait pas les ailes de la musique pour le porter aux oreilles des peuples. Il y a d'ailleurs dans cette chanson de Béranger un accent de bonhomie, et on dirait presque de vieillesse anticipée, qui donne bien plus de charme et bien plus de persuasion populaire à sa philosophie. Écoutez! vous croiriez entendre Platon politique devenu chansonnier pour apostoliser le peuple d'Athènes:
J'ai vu la Paix descendre sur la terre, Semant de l'or, des fleurs et des épis; L'air était calme, et du dieu de la guerre Elle étouffait les foudres assoupis. «Ah! disait-elle, égaux par la vaillance, Français, Anglais, Belge, Russe ou Germain, Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main.
«Pauvres mortels, tant de haine vous lasse; Vous ne goûtez qu'un pénible sommeil. D'un globe étroit divisez mieux l'espace: Chacun de vous aura place au soleil. Tous, attelés au char de la puissance, Du vrai bonheur vous quittez le chemin. Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main.
«Chez vos voisins vous portez l'incendie; L'aquilon souffle, et vos toits sont brûlés; Et, quand la terre est enfin refroidie, Le soc languit sous des bras mutilés. Près de la borne où chaque État commence Aucun épi n'est pur de sang humain. Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main.
«Des potentats, dans vos cités en flammes, Osent, du bout de leur sceptre insolent, Marquer, compter et recompter les âmes Que leur adjuge un triomphe sanglant. Faibles troupeaux, vous passez sans défense D'un joug pesant sous un joug inhumain. Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main.
«Que Mars en vain n'arrête point sa course: Fondez les lois dans vos pays souffrants; De votre sang ne livrez plus la source Aux rois ingrats, aux vastes conquérants. Des astres faux conjurez l'influence; Effroi d'un jour, ils pâliront demain. Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main.»
Les vers sont de cette correction classique et de cette sobriété vigoureuse qui caractérisent les chefs-d'oeuvre du dix-septième siècle; la bonhomie y est sincère, mais elle y est habile: elle retourne contre la Restauration impuissante et contre les rois de l'Europe coalisés les calamités de la guerre dont son héros n'était certes pas innocent.