‹ Cours familier de Littérature - Volume 04Chapitre 97 sur 194 · XIV

XIV

L'audace de Béranger s'accroît avec le succès.

La chanson de _Louis XI_ est plus qu'un cri séditieux, c'est une invective sanglante, disons-le, injuste contre le vieux roi libéral, Louis XVIII, à qui sa vieillesse et ses infirmités mêmes sont imputées à crime. Ce sont des villageois qui parlent:

Notre vieux roi, caché dans ces tourelles, Louis, dont nous parlons tout bas, Veut essayer, au temps des fleurs nouvelles, S'il peut sourire à nos ébats.

Quand sur nos bords on rit, on chante, on aime, Louis se retient prisonnier: Il craint les grands, et le peuple, et Dieu même; Surtout il craint son héritier.

Voyez d'ici briller cent hallebardes Aux feux d'un soleil pur et doux. N'entend-on pas le _Qui vive_ des gardes Qui se mêle au bruit des verrous?

Il vient! il vient! Ah! du plus humble chaume Ce roi peut envier la paix. Le voyez-vous, comme un pâle fantôme, À travers ces barreaux épais?

Dans nos hameaux quelle image brillante Nous nous faisions d'un souverain! Quoi! pour le sceptre une main défaillante! Pour la couronne un front chagrin!

Malgré nos chants il se trouble, il frissonne; L'horloge a causé son effroi. Ainsi toujours il prend l'heure qui sonne Pour un signal de son beffroi.

Mais notre joie, hélas! le désespère: Il fuit avec son favori. Craignons sa haine, et disons qu'en bon père À ses enfants il a souri.

Or le favori était le bourreau!

Qu'on se figure jusqu'à quelle ébullition de haine ou de mépris de pareils chants, insaisissables par la loi, trop saisissables par l'allusion, portaient l'opinion d'un peuple irritable et illettré, qui voyait un Louis XI dans son roi et un bourreau dans M. de Martignac. Aussi l'opinion personnifiée et incriminée dans Béranger, son organe et son provocateur, commençait-elle à être poursuivie dans les tribunaux. Mais les emprisonnements du poëte donnaient des ailes plus fortes à ses chants. La chanson devenait tragédie!

Plus le dénoûment approchait, plus Béranger ravivait le bonapartisme par la gloire; ses chansons sur Sainte-Hélène ont l'accent d'un remords national qui ronge la conscience d'un peuple découronné.

Peut-être il dort ce boulet invincible Qui fracassa vingt trônes à la fois. Ne peut-il pas, se relevant terrible, Aller mourir sur la tête des rois? Ah! ce rocher repousse l'espérance: L'aigle n'est plus dans le secret des dieux. Pauvre soldat, je reverrai la France: La main d'un fils me fermera les yeux.

Il fatiguait la Victoire à le suivre; Elle était lasse: il ne l'attendit pas. Trahi deux fois, ce grand homme a su vivre. Mais quels serpents enveloppent ses pas! De tout laurier un poison est l'essence; La mort couronne un front victorieux. Pauvre soldat, je reverrai la France: La main d'un fils me fermera les yeux.

Dès qu'on signale une nef vagabonde: «Serait-ce lui? disent les potentats; Vient-il encor redemander le monde? Armons soudain deux millions de soldats.» Et lui, peut-être accablé de souffrance, À la patrie adresse ses adieux. Pauvre soldat, je reverrai la France: La main d'un fils me fermera les yeux.

Grand de génie et grand de caractère, Pourquoi du sceptre arma-t-il son orgueil? Bien au-dessus des trônes de la terre Il apparaît brillant sur cet écueil. Sa gloire est là comme le phare immense D'un nouveau monde et d'un monde trop vieux. Pauvre soldat, je reverrai la France! La main d'un fils me fermera les yeux.

Bons Espagnols, que voit-on au rivage? Un drapeau noir! Ah! grand Dieu, je frémis! Quoi! lui mourir! Ô Gloire! quel veuvage! Autour de moi pleurent ses ennemis. Loin de ce roc nous fuyons en silence; L'astre du jour abandonne les cieux. Pauvre soldat, je reverrai la France: La main d'un fils me fermera les yeux.

Indépendamment de la magnificence du style, vous voyez avec quelle diplomatie d'instinct le poëte des oppositions combinées associe des regrets de république à des glorifications de conquête. Comment le peuple, mauvais historien, pouvait-il faire ce triage et séparer la République de l'Empire dans ses voeux contre la Restauration? Son poëte lui-même lui jetait la poussière dans les yeux. Il devait s'y tromper un jour.

Aussi 1830 ne tarda-t-il pas à emporter le trône des Bourbons. Certes les saccades de gouvernail données par Charles X à sa politique et le coup d'État des ordonnances contre la Charte furent l'occasion trop légitime offerte aux oppositions pour renverser ce trône dans le sang; mais on a dit avec raison que les chansons de Béranger ont été les cartouches du peuple pendant le combat des trois journées de Juillet.