‹ Cours familier de Littérature - Volume 05Chapitre 118 sur 138 · II

II

N'importe, j'entrai; et, grâce aux bontés du directeur inconnu, je trouvai place à l'avant-scène dans une loge réservée, en face de la scène et derrière une colonne qui jetait son ombre entre la foule et moi.

L'ouverture faisait scintiller comme un prélude ses premières notes: une ouverture, c'est plus qu'une préface en musique, c'est une exposition; c'est plus qu'une exposition, c'est un résumé; c'est plus qu'un résumé, c'est comme un écho anticipé de toutes les mélodies éparses dans le poëme, et qui en jette çà et là d'avance dans l'oreille les souvenirs ou les pressentiments. En écoutant une de ces ouvertures bien écrites par Mozart, par Rossini, par Meyerbeer ou par leurs émules, on dirait qu'un sylphe de l'air a entendu avant vous l'opéra que vous allez entendre, ou qu'il en a retenu seulement quelques _motifs_, et qu'il s'amuse comme un enfant en rêve à en balbutier en se jouant des notes éparses aussitôt interrompues par un autre souvenir qui brise son balbutiement sur ses lèvres pour lui en suggérer un autre. Pour une oreille très-intelligente de musique telle que la mienne, par exemple, quand on a bien écouté une ouverture, on sait l'opéra. L'ouverture des _Noces de Figaro_ me fit apparaître d'avance toutes ces scènes badines, gaies, rieuses, amoureuses, semi-sérieuses, intriguées, nouées et dénouées comme des fils d'or et de soie qui s'entre-croisent, qu'on trouve, qu'on perd et qu'on retrouve dans la trame de la comédie de Beaumarchais. Aussi une ouverture est la dernière chose que doit écrire un compositeur. C'est une évocation: avant d'évoquer, il faut que les objets de l'évocation existent. Bien que les belles proportions de l'opéra de Mozart eussent été forcément tronquées pour entrer dans ce lit de Procuste d'une petite salle des boulevards de Paris; bien que la langue française, forcément employée aussi sur cette scène semble mettre une sourdine à ces notes éclatantes écrites pour la langue sonore de l'Italie, la perfection avec laquelle cette musique était exécutée par les trois cantatrices, par les chanteurs et par l'orchestre m'enleva pendant quelques heures au sentiment de mes afflictions pour m'enivrer tantôt de cette jeunesse et tantôt de cette amoureuse folie des notes de Mozart. Le duo roucoulé plutôt que chanté à la fois entre madame _Carvalho_ et mademoiselle _Duprez_ est un de ces miracles d'exécution qu'on n'entend pas deux fois dans sa vie. On comprend, à de tels accents du beau page et de la comtesse, associant leur talent prédestiné au génie du Chérubin de la musique, on comprend que les religions antiques et modernes aient fait des concerts divins une des éternelles béatitudes du ciel, sans doute parce qu'il n'y a que les anges dignes de les chanter.

Je sortis ivre de cette soirée, et je suis resté ivre de souvenir. La figure de madame Carvalho, trop pure pour le rôle du page, chante dans les yeux comme sa voix chante dans l'oreille. Ce visage est un concert de deux sens!

Reprenons la correspondance de Mozart, ce journal de son âme et de son génie.