IV
Après la perte de sa mère à Paris, le pauvre artiste fut recueilli par Grimm, son compatriote et son protecteur, dans la maison de madame d'Épinay, cette amie célèbre de Grimm et de J. J. Rousseau.
Cette maison était située dans la rue de la Chaussée-d'Antin, sur le boulevard des Italiens. Il cherche à vendre ses oeuvres musicales à un éditeur; il ne parvient pas à en trouver quinze louis. L'archevêque de Salzbourg marchande le père et le fils aux appointements de 500 francs par an; Wolfgang part sur ces offres pour l'Allemagne: ses concerts lui payent son voyage. «J'ai encaissé hier à Strasbourg trois louis!» écrit-il avec jubilation à son père.
Il fait représenter avec succès son opéra d'_Idoménée_ à Munich; il s'établit à Vienne comme musicien de l'archevêque de Salzbourg. Traité par ce prince de l'Église en domestique de l'ordre le plus inférieur, il mange avec les marmitons à la table de cuisine. Son brutal protecteur l'injurie grossièrement de parole et de geste; il est mis à la porte par les épaules et pourchassé jusqu'au bas de l'escalier avec les épithètes les plus abjectes.
Il donne des leçons et des concerts par souscription à Vienne; il se marie avec Constance Weber, soeur d'Aloïse Weber, artiste célèbre dont il avait demandé la main, mais qu'il n'avait pu convaincre de son génie à cause de son extérieur souffrant et timide. Sa soeur Nanerl se marie à peu près en même temps à Salzbourg; son pauvre père reste seul; Mozart se dévoue à ses vieux jours et l'appelle auprès de lui à Vienne.
C'est là qu'il compose son premier opéra triomphal, _les Noces de Figaro_. Son nom et son génie se répandent sur les mélodies divines de ce drame musical dans tout l'univers. L'atmosphère d'Allemagne, de France et d'Italie ne roule que les airs de Mozart devenus populaires, NON PIU ANDRAI, comme nous avons vu de nos jours les échos de l'Europe entière faire chanter aux murs, aux arbres et aux fleuves les airs de Rossini, _Di tanti palpiti!_ L'oreille du monde n'est pleine que de l'âme du poëte de Salzbourg.
Mais ce succès populaire ne le satisfait pas: il veut s'élever, par un drame musical plus complet et plus tragique, jusqu'à ce point culminant de l'art où l'artiste, indifférent au jugement de la foule, parvient à se satisfaire lui-même: le succès dans l'élite, la popularité du petit nombre, voilà la popularité du génie. Il demande à son poëte un sujet qui comporte tous les tons, tous les accents, tous les cris de l'âme humaine. Son poëte lui propose le drame de _Don Juan_, Mozart accepte: le poëte écrit, le musicien compose.