VI
Il arrive à Goritz, charmante petite ville de Frioul. Il se présente à la première hôtellerie venue, sans autre bagage qu'un _Horace_, un _Dante_ et un _Pétrarque_ annotés par lui, seule fortune d'un philosophe, d'un amoureux et d'un poëte. La peinture de la jeune hôtesse allemande qui l'accueille, et dont il devient épris au premier coup d'oeil, est d'une grâce, d'une fraîcheur et d'une candeur qui égalent les pages de Daphnis et Chloé ou les primeurs d'imagination de J. J. Rousseau dans le verger des Charmettes. Le souper du voyageur, auquel assistent les servantes et la belle hôtesse, la scène de la déclaration d'amour faite à l'aide d'un dictionnaire allemand-italien, où le doigt muet de la jeune veuve et du jeune poëte marquent les mots qui révèlent leur inclination naissante est une scène supérieure à celle du page dans les _Noces de Figaro_ que d'Aponte et Mozart devaient écrire et chanter bientôt ensemble: nous n'en connaissons pas de pareille en français. Dans la scène suivante, l'hôtesse, appelée un moment par l'arrivée d'autres voyageurs, disparaît; elle revient bientôt, accompagnée d'une de ses servantes, à qui elle fait chanter un air allemand dont les paroles signifient:
«J'aime un homme du pays d'Italie.»
Le poëte allemand Göthe n'est pas plus séduisant dans Marguerite, plus naïf dans Mignon; d'Aponte joue sans préméditation le rôle de Faust et de don Juan, à son premier pas sur la terre des magies de la poésie et de l'amour. Le besoin d'argent le force à quitter cette délicieuse halte et à chercher des ressources dans son talent poétique. La jeune hôtesse lui offre en vain sa bourse et son coeur, il a la délicatesse de refuser. Il prend une chambre dans un faubourg de Goritz, il vit de ses improvisations et de ses odes en l'honneur de l'impératrice et des hommes d'État de l'Autriche. Une série d'aventures bizarres lui fait quitter Goritz; il se rend à Vienne et à Dresde: le premier ministre, comte Marcolini, goûte son talent et le protége. Il écrit des opéras et des psaumes; il s'éprend à la fois de la mère et des deux filles d'un peintre italien établi à Dresde; ce triple amour, quoique contenu dans les bornes de l'honnêteté, amène une explication sévère entre la mère et le père, avec le séducteur innocent. On somme d'Aponte de se déclarer pour l'une ou pour l'autre des jeunes filles ou de cesser ses visites. Le mariage épouvante ses amours; il confie ses anxiétés à un vénérable ecclésiastique de Dresde, le père Huber, amateur passionné de musique et de vers; le père Huber lui donne les conseils de la vertu, et le fait partir tout en larmes pour Vienne, après avoir glissé dans sa poche cent sequins et une _Imitation de Jésus-Christ_.