XXI
Un homme d'un génie tout à fait fantastique, et par conséquent tout à fait musical, le somnambule Hoffmann, compatriote et adorateur de Mozart, a décrit dans quelques pages l'impression qu'il ressentait de la musique de l'auteur de _Don Juan_. Nous aimons à retrouver ainsi dans Hoffmann nos propres enthousiasmes pour les divines mélodies du Raphaël de Salzbourg.
Écoutez ce rêve éveillé:
«Un bruit assourdissant, le cri répété: «Le théâtre commence!» me tirèrent du doux sommeil dans lequel j'étais tombé. Les basses murmuraient de concert, un coup de timbales, un accord de trompettes, un _ut_ échappé lentement d'un hautbois, les violons qui s'accordent: je me frotte les yeux. Le diable se serait-il joué de moi dans mon enivrement? Non, je me trouve dans la chambre de l'hôtel où je suis descendu hier à demi rompu. Précisément, au-dessus de mon nez, pend le cordon rouge de la sonnette. Je le tire avec violence: un garçon paraît.
«Mais, au nom du ciel, que signifie cette musique confuse si près de moi? Va-t-on donner un concert dans la maison?
«--Votre Excellence (j'avais bu du vin de Champagne à la table d'hôte), Votre Excellence ne sait peut-être pas que cet hôtel touche au théâtre? Cette porte tapissée conduit à un petit corridor d'où l'on entre dans la loge nº 23: c'est la loge des étrangers.
--«Comment! la loge des étrangers?--Oui, une petite loge qui ne contient que deux personnes, trois au plus: elle est réservée aux gens de distinction; tout proche du théâtre, grillée et tapissée de vert. S'il plaisait à Votre Excellence... On donne aujourd'hui _Don Juan_, du célèbre Mozart. Le prix de la place est d'un écu et de huit gros; nous le mettrons sur le compte.
«Il prononça ces derniers mots en ouvrant déjà la porte de la loge, tant au seul nom de _Don Juan_, je m'étais empressé de me précipiter dans le corridor par la porte tapissée. La salle était vaste, décorée avec goût et éclairée d'une façon brillante; les loges et le parterre étaient chargés de monde. Les premiers accords de l'ouverture me convainquirent que l'orchestre était excellent; et si les chanteurs le secondaient quelque peu, je devais m'attendre à toutes les jouissances que me promettait le chef-d'oeuvre. Dans l'andante, l'effroi du terrible et souterrain _regno del pianto_ s'empara de moi; l'horreur pénétra dans mon âme. La joyeuse fanfare, placée à la septième mesure de l'allégro, résonna comme les cris de plaisir d'un criminel; je crus voir des démons menaçants sortir de la nuit profonde; puis des figures animées par la gaieté danser avec ivresse sur la mince surface d'un abîme sans fond. Le conflit de la nature humaine avec les puissances inconnues qui la circonviennent pour la détruire, s'offrit clairement à mon esprit; enfin, la tempête s'apaisa, et le rideau fut levé.
«Gelé et mal content sous son manteau, Leporello s'avance vers le pavillon, par la nuit noire, et commence: _Notte e giorno fatigar._ Ainsi de l'italien, me dis-je: _Ah! che piacere!_ Je vais donc entendre tous les airs, tous les récitatifs tels que le grand maître les a conçus dans son esprit, et tels qu'il nous les a transmis! Don Juan se précipite sur la scène, et, derrière lui, donn'Anna retenant le coupable par son manteau. Quel aspect! Elle eût pu être plus légère, plus élancée, plus majestueuse dans sa démarche; mais quelle tête! Des yeux d'où s'échappent, comme d'un point électrique, l'amour, la haine, la colère, le désespoir; des cheveux dont les anneaux flottants volent sur le cou d'un cygne; ce blanc négligé qui recouvre et trahit à la fois des charmes qu'on ne vit jamais sans danger. Encore soulevé par l'émotion, son sein s'abaisse et s'élève violemment. Et quelle voix! Écoutez-la chanter: _Non sperar se non m'uccidi._ À travers le tumulte des instruments s'échappent, comme par éclairs, les accents infernaux.»
L'actrice qui a représenté donn'Anna se glisse pendant l'entr'acte dans la loge d'Hoffmann. Il la reconnaît, il cause avec elle.
«Tandis qu'elle parlait de _Don Juan_ et de son rôle à elle dans le drame, il semblait que tous les trésors secrets de ce chef-d'oeuvre s'ouvraient à moi, et que je pénétrais pour la première fois dans un monde étranger. Elle me dit que la musique était sa vie entière, et que souvent elle croyait comprendre, en chantant, mainte chose qui gisait ignorée en son coeur.
«Oui, je comprends tout alors, dit-elle l'oeil étincelant et la voix animée; mais tout reste froid et mort autour de moi, et lorsque, au lieu de me sentir, de me deviner, on m'applaudit pour une roulade difficile ou pour une _fioritura_ agréable, il me semble qu'une main de fer vienne comprimer mon coeur! Mais vous, vous me comprenez, car je sais que l'empire de l'imagination et du merveilleux où se trouvent les sensations célestes vous est ouvert aussi.
«--Quoi! femme divine!... tu... vous connaissez?... Elle sourit et prononça mon nom.»
La clochette du théâtre retentit: une pâleur rapide décolora le visage dépouillé de fard de donn'Anna; elle porta sa main à son coeur, comme si elle eût éprouvé une douleur subite, et, disant d'une voix éteinte: «Pauvre Anna, voici tes moments les plus terribles!» Elle disparut de la loge.
«Le premier acte m'avait ravi; mais, après ce merveilleux incident, la musique opéra sur moi un effet bien autrement puissant. C'était comme l'accomplissement longtemps attendu de mes plus doux rêves, comme la réalisation de mes pressentiments les plus secrets. Dans la scène de donn'Anna, je me sentis soulevé par une voluptueuse atmosphère qui me balançait légèrement, mes yeux se fermaient malgré moi, et j'éprouvais comme la sensation d'un baiser sur mes lèvres; mais ce baiser avait toute l'impalpabilité du son le plus harmonieux.
«Le choeur avait consommé l'oeuvre; je m'enfuis dans la disposition la plus exaltée où je me fusse jamais senti dans ma chambre. Je me sentais à l'étroit dans cette triste chambre d'auberge. Vers minuit je crus entendre du bruit près de la porte tapissée. Qui m'empêche de visiter encore une fois le lieu de cette singulière aventure? Peut-être la reverrai-je encore! Il m'est facile d'y porter cette petite table, deux bougies, ce pupitre. J'y cours. Le garçon vient m'apporter le punch que j'ai demandé; il trouve ma chambre vide, la petite porte ouverte; il me suit dans ma loge et me lance un regard équivoque. À un signe que je lui fais, il pose le bowl sur la table et s'éloigne, tout en se retournant encore vers moi, une question sur les lèvres. J'appuie mes deux coudes sur le bord de la loge, et je contemple la salle déserte, dont l'architecture, magiquement éclairée par mes deux lumières, se projette bizarrement en reflets merveilleux. Le vent, qui pénètre à travers les portes entr'ouvertes, agite le rideau.
«S'il se levait! si donn'Anna venait encore m'apparaître! «Donn'Anna!» m'écriai-je involontairement. Mon cri se perdit dans l'espace vide, mais il réveilla les esprits des instruments de l'orchestre. Il en sortit un accent faible et singulier, comme s'ils eussent murmuré ce nom chéri. Je ne pus me défendre d'une terreur secrète, mais qui n'était pas dépourvue de charme.
«Maintenant, je suis plus maître de mes sensations, et je me sens en état, mon cher Théodore, de t'indiquer ce que j'ai cru saisir dans l'admirable composition de ce divin maître. Le poëte seul comprend le poëte; les âmes qui ont reçu la consécration dans le temple devinent seules ce qui reste ignoré des profanes. Si l'on considère le poëme de _Don Juan_ sans y chercher une pensée plus profonde, si l'on ne s'attache qu'au drame, on doit à peine comprendre que Mozart ait pensé et composé sur un thème si léger une telle musique. Mais cette musique, c'était lui; le drame, c'était le poëte...................
«Deux heures sonnent! une commotion électrique me saisit. Je sens les douces vapeurs des parfums italiens qui me firent pressentir hier la présence de ma voisine; un sentiment indéfinissable, que je ne pourrais exprimer que par le chant, s'empare de moi. Le vent s'engouffre avec plus de bruit dans la salle, les cordes du piano de l'orchestre frémissent. Ciel! il me semble entendre comme dans le lointain, portée sur les sons ailés d'un orchestre vaporeux, la voix d'Anna, qui chante: _Non mi dir bell' idol mio!_ Ouvre-toi, royaume éloigné et inconnu, patrie des âmes! paradis plein de charmes, où une douleur céleste et indicible remplit mieux qu'une joie infinie toutes les espérances semées sur la terre. Laisse-moi pénétrer dans le cercle de tes ravissantes apparitions; puissent les rêves qui tantôt m'inspirent l'effroi, et tantôt se changent en messagers de bonheur, tandis que le sommeil retient mon corps sous des liens de plomb, délivrer mon esprit et le conduire aux plaines éthérées!»
CONVERSATION À TABLE D'HÔTE.
UN HOMME RAISONNABLE (frappant sur le couvercle de sa tabatière).
«Il est bien fatal que nous ne puissions entendre de sitôt un opéra bien exécuté! Mais cela vient de cette maudite exagération.»
UN HOMME BASANÉ.
«Oui, oui! je l'ai dit assez souvent! le rôle de donn'Anna lui fait toujours mal! Hier, elle était comme possédée. On dit que, pendant tout l'entr'acte, elle est restée évanouie, et, après la scène du second acte, elle a eu des attaques de nerfs.»
UN INSIGNIFIANT.
«Oh! contez-moi donc cela?....»