XIII
Ces scènes, les unes publiques, les autres domestiques, de ce sixième chant; ces amours voluptueuses dans la chambre d'Hélène; ces amours chastes dans le palais d'Andromaque; ces adieux sur la tour de la porte Scées; ce coeur d'épouse qui fléchit sous ses alarmes; ce coeur d'époux qui s'affermit tout en s'attendrissant sous le sentiment de son devoir; cette habileté instinctive de la mère, qui se fait suivre par la nourrice et par l'enfant pour doubler sa puissance d'amante par le prestige de sa maternité; ce dialogue, dont chaque mot est pris dans les instincts les plus vrais, les plus délicats et les plus saints de la nature; cette passion légitimée par la chaste union des deux époux; cette éloquence qui coule sans vaines figures et sans fausse déclamation des deux coeurs; cet épisode puéril et attendrissant à la fois de l'enfant effrayé du panache et se replongeant dans le sein de la nourrice en se détournant des bras de son père; ce père qui berce l'enfant de ces mêmes bras forts qui vont tout à l'heure lancer le javelot d'airain contre Achille; le pressentiment sinistre de cette épouse, qui se rappelle tout à coup et comme involontairement que c'est ce même Achille qui a tué jadis son père et ses sept frères; enfin jusqu'à ces ormeaux plantés autour de la tombe de ce père d'Andromaque qui s'élancent tout à coup de son souvenir comme des flèches de cyprès dans un ciel serein; puis les larmes mal contenues qui voilent les yeux; puis le départ en sanglotant, et ce visage qui se retourne tout en pleurs pour apercevoir une dernière fois celui qui emporte son âme; puis ce retour dans sa maison vide de son mari, mais pleine de femmes indifférentes, et cette présence d'Andromaque, seule avec l'enfant et la nourrice, excitant, par la compassion qu'elle inspire, sans parler, plus de sanglots que la chute et l'incendie d'Ilion n'en feront bientôt éclater sur la colline des Figuiers, ce sont là autant de coups de pinceau qui égalent le peintre à la nature et qui font du poëte plus qu'un homme, un interprète véritablement divin entre la nature humaine et le coeur humain!
Et si on ajoute à cette admiration que cet interprète si intelligent, si fidèle et si éloquent, décrit, parle et chante dans une langue aussi divine et aussi harmonieuse que sa pensée; si on ajoute que cette langue cadencée et transparente comme les vagues et comme l'éther dont il est entouré dans ses paroles rhythmées, l'ordre logique des idées, le noeud puissant et serré du verbe qui relie en faisceau la phrase, la clarté du plein jour sous un soleil d'Orient, la force de l'expression, la délicatesse des nuances, la saillie du marbre, la vivacité des couleurs, la sonorité des armures d'airain dans le combat, des vagues de la mer dans les cavernes du rivage, le sifflement de la tempête dans les vergues et dans les voiles, le susurrement du zéphire dans les brins d'herbe ou dans les feuilles des forêts, enfin jusqu'aux plus imperceptibles palpitations du coeur dans la poitrine des hommes, on reste confondu, en présence d'un tel prodige d'expression, de tout ce que les sens perçoivent, de tout ce que l'âme sent et pense, et l'on se demande par quel étrange phénomène le plus ancien des poëtes en est en même temps le plus parfait, par quel contre-sens apparent le génie poétique de la Grèce sort des ténèbres le chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre à la main; et on ne peut s'empêcher de se récrier sur le blasphème ou sur la cécité de ceux qui préconisent notre vieille jeunesse au détriment de cette jeune antiquité. La théorie superbe du progrès incessant et indéfini de l'humanité dans tous les arts reçoit ici d'un pauvre chanteur aveugle le plus éclatant et le plus éternel démenti. Les âges ont progressé en mécanique peut-être, mais en poésie!... Placez sur un des plateaux de la balance une locomotive de chemin de fer qui emporte les populations entières d'une cité à une autre avec le grondement de la flamme et la rapidité du vent; placez sur l'autre plateau l'_Iliade_ d'Homère, et demandez-vous à vous-même lequel de ces deux plateaux porte le plus de génie humain dans ces deux chefs-d'oeuvre? Je le sais bien, mais je n'oserais pas le dire, de peur d'offenser l'esprit humain dans l'une ou dans l'autre de ses facultés également divines. Cependant l'un de ces plateaux porte une machine et l'autre porte une âme. Mais la machine aussi contient une âme, me dira-t-on. Oui, mais c'est l'âme appliquée par le calcul à la matière; l'autre, c'est l'âme appliquée par la poésie au sentiment, à la pensée, à la nature universelle, à la Divinité. Que le mécanicien préfère la machine, je le veux bien; mais que le philosophe, le poëte, le politique, le spiritualiste préfèrent sans comparaison l'_Iliade_, je suis de la religion du philosophe, du poëte, du politique, du spiritualiste. Avec l'_Iliade_ et le temps je ferai cent mille machines; avec cent mille machines je ne ferai jamais l'_Iliade_. Honneur et profit au mécanicien, mais culte au poëte! Voilà le mot de la vérité.
Cette admiration de l'antiquité, admiration fondée en moi sur la connaissance précoce de ses chefs-d'oeuvre dans toutes les langues et dans tous les arts, m'inspirait, il y a quelques années, au nom d'Homère, les vers suivants:
Homère! À ce grand nom, du Pinde à l'Hellespont, Les airs, les cieux, les flots, la terre, tout répond. Monument d'un autre âge et d'une autre nature, Homme, l'homme n'a plus le mot qui te mesure! Son incrédule orgueil s'est lassé d'admirer, Et, dans son impuissance à te rien comparer, Il te confond de loin avec ces fables même, Nuage du passé qui couvrent ton poëme. Cependant tu fus homme: on le sent à tes pleurs; Un dieu n'eût pas si bien fait gémir nos douleurs! Il faut que l'immortel qui touche ainsi notre âme Ait sucé la pitié dans le lait d'une femme. Mais dans ces premiers jours, où d'un limon moins vieux La nature enfantait des monstres ou des dieux, Le ciel t'avait créé, dans sa magnificence, Comme un autre Océan, profond, sans rive, immense; Sympathique miroir qui, dans son sein flottant, Sans altérer l'azur de son flot inconstant, Réfléchit tour à tour les grâces de ses rives, Les bergers poursuivant les nymphes fugitives, L'astre qui dort au ciel, le mât brisé qui fuit, Le vol de la tempête aux ailes de la nuit, Ou les traits serpentants de la foudre qui gronde, Rasant sa verte écume et s'éteignant dans l'onde! Cependant l'univers, de tes traces rempli, T'accueillit comme un dieu... par l'insulte et l'oubli! On dit que, sur ces bords où règne ta mémoire, Une lyre à la main tu mendiais ta gloire!... Ta gloire! Ah! qu'ai-je dit? Ce céleste flambeau Ne fut aussi pour toi que l'astre du tombeau! Tes rivaux, triomphant des malheurs de ta vie, Plaçant entre elle et toi les ombres de l'envie, Disputèrent encore à ton dernier regard L'éclat de ce soleil qui se lève si tard. La pierre du cercueil ne sut pas t'en défendre; Et, de ces vils serpents qui rongèrent ta cendre, Sont nés, pour dévorer les restes d'un grand nom, Pour souiller la vertu d'un éternel poison, Ces insectes impurs, ces ténébreux reptiles, Héritiers de la honte et du nom des Zoïles, Qui, pareils à ces vers par la tombe nourris, S'acharnent sur la gloire et vivent de mépris! C'est la loi du destin, c'est le sort de tout âge: Tant qu'il brille ici-bas, tout astre a son nuage. Le bruit d'un nom fameux, de trop près entendu, Ressemble aux sons heurtés de l'airain suspendu, Qui, répandant sa voix dans les airs qu'il éveille, Ébranle au loin le temple et tourmente l'oreille, Mais qui, vibrant de loin, et d'échos en échos Roulant ses sons éteints dans les bois, sur les flots, Comme un céleste accent dans la vague soupire, Dans l'oreille attentive avec mollesse expire, Attendrit la pensée, élève l'âme aux cieux, De ses accords sacrés charme l'homme pieux, Et, tandis que le son lentement s'évapore, Au bruit qu'il n'entend plus le fait rêver encore. ................................................ ................................................
Nous allons reprendre ce commentaire de l'_Iliade_. Admirer, c'est monter. L'admiration de l'antiquité, c'est le progrès de l'avenir.