‹ Cours familier de Littérature - Volume 05Chapitre 26 sur 138 · XVIII

XVIII

On voit comment ces temps, prétendus barbares, connaissaient le pardon des injures et la puissance invisible de la prière; on voit de plus comment la poésie personnifiait allégoriquement cette divine philosophie du pardon.

Achille reste inflexible; il ne craint pas même d'avouer un lâche amour de la vie que les modernes éprouvent, mais qu'ils n'avouent pas; il veut, dit-il, se retirer dans l'heureuse Phthie, royaume de son père, et s'y marier. «Rien n'égale pour moi le prix de la vie. On peut toujours enlever à la guerre des troupeaux de boeufs et de grasses brebis, on peut ravir des trépieds et des coursiers à la crinière d'or, mais rien ne peut retenir l'âme de l'homme; elle fuit sans retour quand la dernière respiration s'est exhalée de ses lèvres!...»

Ces supplications sur différents tons, et toujours repoussées par Achille, se poursuivent en discours et en répliques de la plus haute éloquence pendant toute la durée de ce chant. Le dixième chant nous décrit l'insomnie inquiète d'Agamemnon dans sa tente pendant la nuit qui précède un combat inégal. «Chaque fois, dit le poëte, que ses regards tombent sur la plaine de Troie, il regarde avec effroi les feux innombrables qui brillent autour d'Ilion, il entend le son des flûtes, des chalumeaux et les tumultes des guerriers!»

Agamemnon se lève et va chercher, dans la nuit, conseil auprès du vieux Nestor. Leur conférence nocturne est peinte en traits aussi pénétrants que naturels. Homère semble avoir assisté à tous les détails de la guerre comme à tous les mouvements du coeur humain. Aucun poëte dramatique n'a mieux gravé, mieux varié et mieux conservé tous les caractères. L'histoire n'a pas plus de justesse et plus de physionomie que son pinceau.

«Nestor se lève à la voix d'Agamemnon; il se revêt de sa tunique, il attache à ses pieds de riches sandales, il agrafe son manteau de pourpre sur lequel se moire un léger duvet, il empoigne une forte lance armée à l'extrémité d'une pointe d'airain et s'avance vers les vaisseaux des Grecs.»

Ulysse, réveillé à son tour par Nestor et par Agamemnon, marche avec eux dans la nuit ténébreuse pour éveiller les autres chefs. «Ils trouvent Diomède couché hors de sa tente, tout armé; autour de lui dorment ses compagnons, la tête appuyée sur leurs boucliers, leurs lances plantées en terre par la poignée, les pointes d'airain resplendissant au loin à la lueur des feux, semblables à des traits de foudre de Jupiter. Diomède dormait aussi sur la peau d'un boeuf sauvage, et sous sa tête était enroulé un tapis aux couleurs éclatantes!»

«Notre destinée à tous est sur le tranchant d'un glaive,» lui dit Nestor. Tout ce réveil successif et à voix basse des chefs par le roi des rois est la plus solennelle scène nocturne de guerre qui ait jamais été conçue et décrite. On reste confondu d'admiration quand on pense qu'elle est en même temps chantée dans les plus beaux vers imitatifs de la plus belle des langues!

Le conseil de guerre s'assemble. Diomède se dévoue pour faire une sortie et une reconnaissance dans la plaine; il choisit Ulysse pour son compagnon de guerre. Les détails de l'armement et de la coiffure de combat des deux héros sont aussi techniques que si le poëte eût été un armurier ou un corroyeur, et cette toilette ne cesse pas d'être sous sa main aussi poétique qu'un son de la lyre. C'est là le cachet de ce génie, précis comme un ouvrier, élégant comme un artiste. Il décrit toutes les choses matérielles les plus vulgaires par le côté où elles touchent à l'imagination la plus pittoresque ou au sentiment le plus pathétique. La nature entière devient poésie sans cesser d'être la nature. Mais il faudrait tout vous traduire, et l'heure ne me permet que de vous guider à vol d'oiseau sur un poëme où tout est merveille.