XXX
Ainsi finit le véritable intérêt du poëme avec le vingt-deuxième chant.
Le vingt-troisième est le chant de la barbarie après celui du pathétique et de la famille. L'amitié cependant y retrouve de divins accents. Patrocle apparaît à son ami Achille et lui demande d'être réuni à lui dans le même tombeau!
Achille célèbre les funérailles de son ami. Il fait brûler avec son corps douze jeunes captifs troyens qu'il a égorgés[1]. Il refuse à Hector le bûcher pour réserver sa dépouille aux chiens dévorants: sa colère féroce survit à la mort de son adversaire; mais les chiens, plus pitoyables que les hommes, respectent le corps du héros.
[Note 1: Une peinture trouvée tout récemment à Vulci, sur les parois de l'un des tombeaux découverts lors des fouilles entreprises par MM. Noël des Vergers, A. F. Didot et François, dans les maremmes d'Étrurie, peinture dont le style rappelle les plus beaux temps de l'art hellénique, représente cet épisode de l'_Iliade_. On y voit Achille égorgeant les prisonniers troyens en présence des principaux chefs de l'armée des Grecs: l'ombre de Patrocle assiste à cette immolation. Chaque personnage est désigné par une inscription en lettres étrusques.]
Des jeux, très-déplacés selon nous en ce moment dans l'économie du poëme, remplissent de courses de chars, de luttes et de pugilats, le reste de ce chant. Cela est beau d'exécution, mais inopportun et fastidieux. Nous ne croirons jamais qu'un génie aussi sensé et aussi expérimenté du coeur humain qu'Homère ait placé lui même ces jeux prolongés entre le bûcher d'Hector et les larmes d'Andromaque, de Priam et d'Hécube. Nous pensons plutôt qu'aux époques où Pisistrate et Alexandre le Grand recueillirent de la bouche des rapsodes ces chants immortels, épars dans la mémoire des homérides, les éditeurs du poëme déplacèrent machinalement ces jeux de la place qu'Homère leur avait assignée dans sa composition, et reléguèrent à la fin ce qui ne pouvait avoir de convenance et de beauté qu'au commencement du poëme. Quoi qu'il en soit, c'est un défaut choquant (et c'est le seul) dans la composition de l'_Iliade_.